VENDREDI 6 MARS 2026 82E ANNÉE – NO 25250 3,80 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE WWW.LEMONDE.FR – FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO Allemagne 5,10 €, Andorre 4,50 €, Autriche 4,90 €, Belgique 4,20 €, Espagne 4,50 €, Grèce 4,40 €, Guadeloupe-Martinique 4,10 €, Italie 4,40 €, Luxembourg 4,40 €, Maroc 35 DH, Pays-Bas 4,90 €, Portugal cont. 4,40 €, La Réunion 4,10 €, Sénégal 2 600 F CFA, Suisse 4,90 CHF, Tunisie 8 DT VU PAR DILEM (ALGÉRIE) CARTOONING FOR PEACE JÉRÔME FERRARI SA BRÛLANTE LEÇON DE CULPABILITÉ LE PRINTEMPS DES POÈTES UNE ANTHOLOGIE ÉPRISE DE LIBERTÉ Supplément LE MONDE DES LIVRES Les créations sur les affai- res d’agressions et de viols posent la question de la représentativité du réel PAGE 22 Théâtre Sur scène, le défi de raconter les violences sexuelles LE « MADE IN UE », ANTIDOTE À LA DÉSINDUSTRIALISATION PAGE 30 1 É D I T O R I A L dans un contexte de recul des ambitions écologiques au ni- veau national, des mesures envi- ronnementales emblématiques, comme la végétalisation ou l’iso- lation des bâtiments, sont deve- nues moins clivantes à l’échelle municipale. Face aux consé- quences du dérèglement clima- tique – en témoigne l’hiver ac- tuel, le plus pluvieux jamais en- registré en France avec ses nombreuses crues et tempêtes –, les communes ont pris cons- cience de l’urgence à s’adapter et à dépasser les querelles partisa- nes. A l’image du village de Mi- quelon (Saint-Pierre-et-Mique- lon), qui va être déplacé d’ici à cinquante ans pour échapper à la montée des eaux. Mais cer- tains sujets restent conflictuels. Artificialisation des sols, modèle agricole, place de la voiture, ave- nir des stations de ski sont tou- jours vus comme de puissants marqueurs politiques. PAGES 12 À 14 Un commissariat de police touché par une frappe américano-israélienne, à Téhéran, le 3 mars. MAJID KHAHI/ISNA VIA REUTERS Discriminations Dans les agences immobilières, le racisme sans fard des propriétaires PAGE 16 A Téhéran, Israël cible l’appareil répressif ▶ L’aviation de l’Etat hébreu frappe les forces de rensei- gnement intérieur et de répression de la République islamique pour faci- liter un soulèvement après-guerre ▶ Israël et les Etats- Unis mènent une guerre aérienne d’une puissance jamais vue depuis des décennies ▶ Au sein d’une coalition inédite, les Kurdes d’Iran pourraient être les acteurs d’un front intérieur contre le régime ▶ Dans le sud du Liban, l’armée israélienne a lancé une vaste offensive terrestre PAGES 2 À 8 Marchés financiers, inflation, tourisme, prix de l’énergie… Si l’impact économique du conflit dépendra avant tout de sa durée, l’engrenage délétère de la stagflation se profile. Depuis lundi, le prix du gaz en Europe a bondi de 50 %, celui du pétrole de 12 %, la Bourse de Paris a reculé de 4,7 %. L’Asie et l’Europe seraient les plus touchées, les Etats-Unis sont un peu plus protégés PAGES 7-8 L’économie mondiale mise à l’épreuve Chronique PAGE 30 ET idées PAGE 27 Les ambiguïtés nucléaires de l’Iran ÉDITION SPÉCIALE Le plan quinquennal pré- senté jeudi fait la part belle à la fusion nucléaire, aux sciences quantiques et à l’intelligence artificielle PAGE 17 Elections au Népal Après la révolte de la « gen Z », une jeunesse en quête de changement PAGE 9 Cinéma L’inquiétude des exploitants en Europe face au rachat de Warner PAGE 19 Soudan du Sud La crainte d’une guerre civile sur fond de crise humanitaire PAGE 10 Economie En Chine, la relance par les technologies et la consommation Municipales A l’échelle locale, l’écologie se fait plus consensuelle CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX En frappant la République islamique et en tuant Ali Khamenei, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou ont pris le risque de déstabiliser toute la région. La presse étrangère redoute un embrasement général. IRAN GUERRE À HAUT RISQUE Allemagne 6,60 €, Andorre 6,20 €, Canada 9,50 $CAN, DOM 5,50 €, Espagne 5,90 €, Grande-Bretagne 5,90 £, Grèce 6 €, Italie 5,90 €, Japon 1 400 ¥, Maroc 52 DH, Pays-Bas 6,40 €, Portugalcont. 5,90 €, Sénégal 3 800 XOF, Suisse 7,30 CHF, TOM 1 200 XPF, Tunisie 13 DT, Afriqueautres 3 800 F CFA No 1844 du 5 au 11 mars 2026 courrierinternational.com France : 5,20 € CUBA LA FIN D’UN MONDE CUBA D’UN MONDE Idées “Les guerres sont inévitables” CHAQUE SEMAINE LE MEILLEUR DE LA PRESSE ÉTRANGÈRE.
2| GUERRE AU MOYEN-ORIENT VENDREDI 6 MARS 2026 0123 Les Kurdes d’Iran en alerte mais prudents Réunies au sein d’une coalition, les factions pourraient tenter de profiter de l’affaiblissement du régime R umeurs, opacités, erreurs et démen- tis. La situation aux marges occidenta- les de l’Iran fait tou- jours l’objet de spé- culations, jeudi 5 mars au matin, alors que les groupes armés kur- des ont démenti leur implication dans des opérations rapportées la veille par des médias israéliens et américains. Ces organisations, basées au Kurdistan irakien voi- sin et qui entendent représenter une minorité comptant pour 10 % de la population iranienne, sont perçues comme les seuls ac- teurs susceptibles de constituer une opposition armée structurée à la République islamique. Dès mercredi soir, dans un con- texte marqué par une forte confu- sion informationnelle, une série de rumeurs a commencé à circu- ler selon lesquelles leurs combat- tants auraient franchi la frontière iranienne depuis leurs positions au Kurdistan irakien. Aucune con- firmation, indépendante ou offi- cielle, n’est toutefois venue étayer ces allégations à ce stade. Plus tôt, le site Axios, connu pour ses liens avec l’appareil de sécurité israé- lien, avait rendu compte du finan- cement et de l’armement par la CIA du mouvement national kurde dans une logique de prise de contrôle du Kurdistan iranien. Des rapports allant en ce sens ont été relayés par CNN, Fox News et des médias israéliens, accom- pagnés de déclarations confuses de soutien aux forces kurdes ve- nues de personnalité républicai- nes. Ils semblent plutôt créer l’embarras au sein des forces kur- des. Le doute s’installait donc alors que dans tout l’Iran, selon l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA), au moins 1 114 civils, dont 181 enfants, ont été tués dans les frappes américa- no-israéliennes. A ce bilan pour- raient s’ajouter 926 morts supplé- mentaires, en cours de vérifica- tion et de classification. CONFLITS FRATRICIDES Dans l’ouest du pays, la réparti- tion des bombardements com- mencés au cours des jours précé- dents évoquait la carte d’une zone d’opération future dans les régions kurdes de l’Iran, du sud d’Ourmia, ville proche de la fron- tière turque, à Kermanshah, voi- sine de l’Irak. Mais le brouillard de guerre restait épais au-dessus des montagnes du Kurdistan jeudi matin. Seule certitude : six factions kurdes, marquées par une longue histoire de conflits fratricides et de scissions, for- ment officiellement une coali- tion, déclarée le 22 février. Leurs positions, du côté irakien de la frontière, ont déjà été frap- pées par des drones et des missi- les, y compris dans la nuit de mercredi à jeudi. « Nous ne pou- vons tolérer ces attaques indéfini- ment », a déclaré Kerim Pervizi, membre de la direction du Parti démocratique du Kurdistan ira- nien. Or, contrairement aux ru- meurs diffusées mercredi, l’ap- pareil militaire kurde iranien n’est pas encore sur le pied de guerre. « La formation d’une chambre d’opération commune est encore en cours, mais ne pourra être finalisée que si nous avons l’assurance que le régime a perdu sa capacité de répression, indique Ali Ranjbari, membre du comité central du parti Komala du Kurdistan, une des forma- tions impliquées, alors que les premières rumeurs bientôt dé- menties circulaient déjà. Nous avons toutefois atteint un point de non-retour et des régions pour- raient changer de mains. » A ce stade, aucune organisation kurde n’a confirmé un début d’opération militaire. Ahwan Chiako, membre du con- seil de direction du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), a confirmé que l’alliance ne dispo- sait pas, à ce stade, de représen- tant unique, allant jusqu’à nier tout soutien extérieur. « Sans con- trôle du ciel, une opération kurde serait un massacre », a-t-il ajouté. Le PJAK est l’émanation iranienne du Parti des travailleurs du Kurdis- tan (PKK), chassé de Syrie cette an- née et engagé dans un processus de négociation heurté avec la Tur- quie, qu’il combat depuis 1984. HISTOIRE FAITE D’ABANDONS Malgré l’espoir d’une occasion historique, l’inquiétude reste de mise pour les Kurdes : pourront- ils rallier les intérêts des ennemis de Téhéran et y trouver leur compte, même si la guerre améri- cano-israélienne n’a pas abouti, à ce stade, à une chute du régime ? Ou risquent-ils de nouveau de nourrir le récit d’une histoire kurde qui serait faite d’épisodes récurrents d’instrumentalisation suivis d’abandons fatals ? La re- prise en main, en janvier, des zo- nes sous contrôle kurde en Syrie par Damas et les forces d’Ahmad Al-Charaa, avec la bénédiction des Occidentaux, est encore dans tous les esprits. D’après Shamal Bishir, analyste kurde iranien basé à Stockholm et ancien responsable des relations extérieures du PJAK, qui entre- tient un réseau de contacts sur place, « les derniers rapports font état de villes kurdes abandonnées par les forces du régime, où les po- pulations attendent avec espoir les prochains développements ». Le commandement du PJAK a ap- pelé, mercredi, dans un commu- niqué, les Kurdes à mettre en place une auto-organisation poli- tique et militaire locale. La question du rôle des autorités du Kurdistan irakien, historique- ment liées à Téhéran malgré leur proximité avec Washington et dont le territoire servirait de base de lancement d’une telle opéra- tion, reste par ailleurs entière. « La stabilité du Kurdistan irakien autonome a toujours dépendu de ses bonnes relations avec les puis- sances régionales. Cet équilibre est aujourd’hui menacé », avertit Ma- ria Luisa Fantappie, de l’Istituto affari internazionali, à Rome, qui suit les questions politiques et sé- curitaires kurdes depuis 2010. « Les crises régionales servent tou- jours d’accélérateurs à l’histoire des Kurdes. Pour l’instant, le temps est de leur côté, puisque les Etats- Unis et Israël ont besoin d’eux, mais il leur faut de véritables ga- ranties ou une catastrophe est à craindre », précise la spécialiste. Frappées d’anathème car accu- sés de séparatisme par certains Iraniens, notamment par le cou- rant monarchiste réuni autour de Reza Pahlavi, le fils du dernier chah d’Iran, les factions kurdes en lutte contre la République islami- que pourraient aussi subir le courroux du reste de l’opposition iranienne. « Une offensive kurde pourrait obscurcir la perspective d’un changement de régime, ren- Un membre des peshmergas du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, dans la ville irakienne de Koye, frappée par le régime iranien, le 3 mars. SAFIN HAMID/AFP PARFOIS ACCUSÉES DE SÉPARATISME, LES FACTIONS KURDES POURRAIENT AUSSI SUBIR LE COURROUX DU RESTE DE L’OPPOSITION forçant en sa faveur le nationa- lisme à l’intérieur du pays, tandis que la guerre se transformerait en conflit ethnique, mobilisant les for- ces terrestres iraniennes sans mo- difier l’équilibre militaire face aux frappes », explique Arman Mah- moudian, chercheur au Global and National Security Institute de l’université de Floride du Sud. Vu de l’intérieur de l’Iran, le mouvement kurde est perçu de manière ambivalente. Les mon- tagnes du Kurdistan, avec leurs guérilleros et leurs contreban- diers, ont souvent été la voie obli- gée des opposants à la Républi- que islamique vers la Turquie, l’Irak puis l’Occident. Les Kurdes ont participé en première ligne à la révolution de 1979, avant que les partisans de l’ayatollah Kho- meyni, éliminant leurs alliés contre la monarchie, n’orches- trent contre cette minorité une répression meurtrière qui dure jusqu’à ce jour. Toutefois ce qui se joue dans l’ouest de l’Iran a des implications au-delà des frontières du pays. « Le Kurdistan iranien est le foyer d’un nationalisme pankurde. Les Kurdes d’Iran, d’Irak, de Turquie et de Syrie célèbrent toujours la mé- moire de la République de Maha- bad, de 1946, considérée comme seul Etat kurde de l’histoire mo- derne », rappelle Boris James, his- torien de référence des mondes kurdes et enseignant à l’univer- sité Paul-Valéry de Montpellier. Après la reconnaissance de l’auto- nomie du Kurdistan irakien dans le sillage de l’intervention améri- caine en Irak en 2003, la montée en puissance puis la répression politique et militaire du mouve- ment kurde en Turquie à partir de 2015, et l’expansion à partir de 2011 puis l’effondrement, en 2026, de l’expérience kurde en Syrie, les développements en Iran pourrait marquer un nouveau chapitre de cette longue histoire. p ghazal golshiri et allan kaval une enquête du « monde » a authentifié les images du bombardement d’une école de jeunes filles, samedi 28 février, au pre- mier jour des opérations lancées par Is- raël et les Etats-Unis. Sur une vidéo prise avant la guerre, soixante-seize petites filles et jeunes femmes sont agenouillées dans la salle de prière d’une école, vêtues d’un uniforme vert turquoise et coiffées d’un voile blanc, dans l’école Shajareh- Tayebeh, à Minab, dans le sud de l’Iran. Des images montrent les salles de classe de l’établissement décorées de dessins d’enfants et une célébration religieuse, où l’on voit les écolières disposer de la nour- riture sur un tapis vert. Le 28 février 2026, le même tapis vert est visible dans les vidéos des ruines de l’école, d’où sont extraits des corps d’enfants. Les deux tiers du bâtiment ont été détruits. L’enquête du Monde, fondée sur des di- zaines de photos et de vidéos authenti- fiées, malgré la coupure quasi complète d’Internet en Iran, prouve qu’il s’agissait d’un établissement scolaire. Et que des jeu- nes enfants ont bien été tués dans son bombardement. Le 28 février, une vidéo publiée peu après midi, heure locale, mon- tre des colonnes de fumée s’élever du site, dans le sud de la ville de Minab. A quelques centaines de mètres de l’école se trouve un complexe appartenant aux gardiens de la révolution, bras armé idéologique du régime iranien. Il accueille- rait « l’une des plus importantes brigades de missiles » de la marine des pasdarans, selon des médias iraniens, mais aussi une clinique et un centre culturel. Une image satellite du 4 mars montre que plusieurs bâtiments ont été détruits ou endomma- gés, en plus de l’école. Tombes creusées Dès les premières heures, des cartables en- sanglantés sont entassés et triés à côté de l’école. Les vidéos tournées sur place mon- trent des secouristes de l’ONG et des civils fouiller les décombres du bâtiment. On les voit en extraire des corps, et parfois des restes humains d’enfants. Le Monde a re- censé quatre corps différents. Les élèves avaient classe ce jour-là, selon les médias iraniens. Des vidéos montrent l’arrivée de dizaines de corps dans une morgue. Le Monde a compté huit corps d’enfants différents, visibles dans des sacs mortuai- res ouverts. Plusieurs d’entre eux sont vêtus du même uniforme vert turquoise et du voile blanc que les écolières portaient à l’école dans les vidéos filmées avant la guerre. Lundi 2 mars, une centaine de tombes ont été creusées sur un vaste terrain vierge du cimetière de Minab, à quatre kilomètres de l’école. Au total, 168 personnes auraient perdu la vie dans le bombardement, selon les autorités iraniennes qui accusent Israël et les Etats-Unis. L’armée israélienne a dé- claré « ne pas être au courant » d’une frappe américaine ou israélienne contre l’école. L’armée américaine a pour sa part an- noncé « prendre au sérieux ces déclarations et enquêter sur les faits ». p asia balluffier, g. go. et alexandre horn Des écoliers et des civils victimes d’une frappe dans le sud de l’Iran.
0123 VENDREDI 6 MARS 2026 guerre au moyen-orient | 3 Les Moudjahidin veulent compter L’organisation d’opposition iranienne en exil souhaite participer à la chute du régime A li Khamenei n’est pas mort ce jour-là. Mais les murs de la rési- dence de Téhéran du Guide suprême iranien ont trem- blé, signalant, déjà, les failles sécu- ritaires d’un régime aux abois. Lundi 23 février, cinq jours avant l’attaque américano-israélienne qui a provoqué le décès du diri- geant, enseveli sous un déluge de bombes dans son bureau situé rue Pasteur, une première alerte avait effrayé le régime au sein de ce quartier, pourtant réputé parmi les plus sûrs de la capitale. Ce lundi-là, alors que Donald Trump ne cesse de menacer la République islamique de frappes imminentes, une explosion et des coups de feu retentissent dans la rue, selon le récit fait par des Iraniens sur les réseaux sociaux. L’opération est revendi- quée par l’Organisation des moudjahidin du peuple iranien (OMPI ou MeK en persan), groupe d’opposition au régime, en exil. Selon l’Agence France- Presse, des habitants de Téhéran reçoivent sur leur téléphone portable un texto affirmant que la résidence du Guide suprême et le Conseil de sécurité nationale ont été « attaqués ». « A mort Khamenei » et « salutations Rad- javi », indique le message, en ré- férence à la responsable de l’OMPI, Maryam Radjavi. « Les sympathisants de l’OMPI ont diffusé ces messages aux abonnés. Le régime a été telle- ment en colère qu’il a arrêté un groupe d’employés des télécom- munications, les soupçonnant de collaboration avec l’OMPI », avance Mohammad Mohadessin l’un des porte-parole de l’Orga - nisation des moudjahidin, assu- rant qu’Ali Khamenei était sur les lieux au moment de l’attaque. Selon M. Mohadessin, l’OMPI a perdu une centaine de ses com- battants, sur les 250 impliqués dans la bataille. Attaque revendiquée Prouesse militaire ? Bluff ? Aucune information officielle ne corrobore les affirmations de l’OMPI. Une source diplomati- que iranienne confirme qu’une attaque a eu lieu mais reste vague sur l’implication, ou non, des Moudjahidin. Des médias, décrits par les ex- perts iraniens comme proches des cercles militaires, ont pour- tant trahi, peu après l’opération, l’émoi du pouvoir théocratique. « Les explosions successives de la nuit dernière (…) ont posé une question sérieuse à tous les respon- sables et sympathisants du régime. Que nous est-il arrivé pour que l’en- nemi convoite désormais le cœur de Téhéran et ose y porter at- teinte ? », écrivait, mardi 24 février, Bultinnews relatant, sur X, la re- vendication de l’OMPI. Le site Rouydad24 a également raconté que, le jour de l’attaque, des élè- ves d’établissements proches de la place Pasteur et de l’avenue Jomhouri avaient été renvoyés chez eux, alors que « la présence des forces spéciales de la police dans la zone suscit[ait] de vives in- quiétudes parmi les familles ». « Le régime refuse d’admettre qu’il y a une opposition sur place prête à le combattre », avance M. Mohadessin qui est aussi prési- dent de la commission des affaires étrangères du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), une coalition d’organisations oppo- sées au pouvoir iranien et comp- tant, de manière cosmétique, des représentants de minorités ethni- ques et religieuses comme les Kur- des et les Baloutches ; elle est prési- dée par Mme Radjavi. L’opération, dont les dégâts res- tent, à ce jour, inconnus, serait la preuve que l’OMPI peut être un ac- teur de la chute du régime, selon M. Mohadessin. « Nous sommes parvenus à mobiliser 250 hommes et des armes pour attaquer l’un des endroits les plus protégés de Téhé- ran », dit-il, sans détailler les effec- tifs et le matériel militaire dont disposerait, sur place, l’OMPI. Intense travail d’influence En revendiquant cette attaque, les Moudjahidin cherchent à parler indirectement aux Américains et aux Israéliens pour leur signifier qu’ils pourraient être des com- battants locaux utiles pour préci- piter la chute du pouvoir théocra- tique. Assez pour être pris au sé- rieux ? « Que les Moudjahidin aient participé à l’opération contre la résidence de Khamenei est pos- sible. Mais il n’y a aucune preuve et l’OMPI a tout intérêt à propager cette rumeur pour se positionner en leader de l’opposition », cons- tate Ross Harrison, chercheur ré- sident au Middle East Institute. Groupe dissident armé fondé en 1965, l’OMPI, qui prône un is- lam libéral, fut qualifiée d’organi- sation terroriste par les Etats-Unis jusqu’en 2012 et par l’Union euro- péenne jusqu’en 2009. En exil de- puis 1980, les Moudjahidin sont quelque 3 000 à vivre reclus dans le camp d’Achraf, en Albanie, après avoir été chassés d’Irak. Décrite par ses anciens membres comme une secte, l’organisation est dotée de financements opaques et est peu populaire en Iran, notam- ment du fait de la participation de ses troupes lors de la guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988) dans l’armée de Saddam Hussein. De- puis l’étranger, notamment en France, les Moudjahidin mènent un intense travail d’influence pour se poser en recours en cas de chute du régime. A diverses reprises, Donald Trump a évoqué son souhait de voir la « dictature radicale et cruelle » en Iran s’effondrer. Mais aucune opération terrestre améri- caine n’est envisagée dans le cadre de l’opération « Fureur épique ». Le locataire de la Maison Blanche se- rait, en revanche, ouvert à l’idée de soutenir des groupes en Iran prêts à prendre les armes pour renver- ser le régime, indiquent des res- ponsables américains cités mardi par le Wall Street Journal. Aucun contact n’a été établi en- tre la Maison Blanche et les Moudjahidin. « Le renversement doit se faire par le peuple iranien et sa résistance n’a pas besoin d’une force étrangère, veut croire M. Mohadessin. Mais nous se- rions absolument prêts à combat- tre avec les Kurdes pour renverser le régime ». p claire gatinois « LE RÉGIME REFUSE D’ADMETTRE QU’IL Y A UNE OPPOSITION SUR PLACE PRÊTE À LE COMBATTRE » MOHAMMAD MOHADESSIN porte-parole des Moudjahidin du peuple ▶▶▶ LE BILLET Pourquoi les journalistes du « Monde » ne peuvent pas être en Iran La couverture éditoriale des événe- ments en cours en Iran, depuis les premières frappes américano-israé- liennes du 28 février, est particuliè- rement difficile. Comme lors des précédents conflits survenus ces derniers mois entre le régime iranien d’un côté et Israël et les Etats-Unis de l’autre, Le Monde ne peut être présent sur place. Depuis juin 2021, date des derniers repor- tages réalisés en Iran par l’un des journalistes du service Internatio- nal à l’occasion de l’élection prési- dentielle, nos demandes de visas ont été refusées ou n’ont pas été prises en compte par les autorités de Téhéran. Les entretiens et témoignages sont donc recueillis de Paris par téléphone ou en visio, et les informations en sources ouvertes vérifiées et validées par nos journalistes spécialisés. Nous documentons aussi la situa- tion sur place par le biais d’images satellites et la vérification des vidéos amateurs tournées sur place. Depuis les manifestations anti gouvernementales de janvier et la répression massive à laquelle elles ont donné lieu, ce travail est rendu encore plus complexe par la coupure, totale ou très large, d’Internet et des commu - nications sur place, décidée par les autorités iraniennes. stéphanie le bars.
4 GUERRE AU MOYEN-ORIENT 6 MARS ZOS A Téhéran, Israél vise l'appareil répressifet politique L'aviation de I'Etat hébreu calibre ses frappes de maniére å faciliter un soulévement contre Ie régime n bref combat aérien S •est dans le Ciel de Téhéran, credi 4 au matin. Un chasseur israélien. qui ticipait une vague de bombarde- ments sur Ia capitale. est rennnté au-&ssus des nuages s'écartant d'un chasseur Yak. enræmi, portee de Vue pilote rappareil iranien a été abattu rapidement. venait-il? Israel avait bony bardé k•spistes mili- taires Tabriz. de Chi I 'ile de le premier de la guerre, Samedi 28 les ren• dant et au passage des avions et des radars. Dimanche J" mars, 9 h rar- mée israélienne estimait Ie che- min de Ia capitale &gage. Mer- credi. elle affirmait avoir Ia *ine majtrise du Gelde Téhéran. Tandis que Ies fortes aériennes concentrent leur puissance de sur Ies prcwinces occidentales de I'lran et sur ses lanceurs de missiles. I'Etat hébreu frappe grande diwrsité de Ci• bles dans pays. Son avia• sur Téhé• ran. sans dans le but dehriserramareil de rité intérieure de Ia Républimle is- lamique, etde rendre BNibIe un soulévement Populaire qui verserait Ie régime aprés•guerre. Le premier ministre israélien, Netanya hou. ne de marteler, en hébreu comme en anglais Cet maximaliste. risqué. Viemfrait le payg Si ? Quant Trump, il a énoncé fois cette méme ambition. dimanche, puis lundi. Encore ses allocutions écrites — il Ies a lues sur un prompteur. Le message s'est brouillé a improvisé 10B de scs interviews don nées lundi. en la Dans l' incutituck du le p réskåent in mettre fin å Lette guerre laire parmi les réßlblicairus. Israel a de scs et Sé• Curitaireså Téhénn Le chef du renseignement militaire israéIien,ShIomi Binder, du 28 févri« au 4 mars Sites liés gÖCuritairø 0 Autressites usine c o.n.osants de m i SS i IOS, centre Zufiqar Quarte general des fomes terrestres Saranah ducorps desgard•ens de Ia Slamique bassidji du nt des forces de 'Ordre natiorü) QG ccyps des gam*iens de rémlution islamique Siege de Ia Radio-Téiévision de la Répubhqte des industries de de Ia défense tghéran, O Réudence du Guide Båtirn«.t du Corse' supreme de Sécurité naticmale de VAssembIée desexoerts Conseil de des de Palais do do TOhåran révoluticmnajre islamque do Téhéran QG du ccups des gardiens (caserne Shahd QG d' des fMCes de securité Le ISW Le S' en enorgueillissait l' ar• mit tué 40 re-si»nsa• bks de la Republique dans les condes de la guerre_ plus haute autorité de l'Etat iranien. le Guide Ali Khamenei, a été tuéainsi qu'urr demi-douzaine de généraux, 28 février au matin, rue Pasteur. dans Ie centre-ville de Téhéran, dans des frapbæs menées par piu • sieurs dizaines de chasseurs. Dans temps. l'av iation a frappé des cadres du renseigne• — a par Suite la nwrt du vice-ministre, Yahya Hamidi, Chargé du dossier israélien. et du Chefde la divisOn espionnage, Hussein de plus en de se quitter pour se réfugier chez des Bureau de prescience dans des provinces jLB• qu'ki Ceux qui tent sortent moins en moins. par crainte d'etre touchés par explosion s. Da AS tette Ville tnorte, Israel des '»litiques. divisimiS au sein Fouvoir et faire Ies chefs services de sécurité. Parmi ces cibles Institut a méri- cain pour rétude de La guerre re- cense Ia télévision nationale. Ie tribunal revolutionruire. Ia Cour supreme et le bureau du la des Ct. le CompleN de la rue Paste.u. du bureau du Guide supreme, de la et du Conseil sW préme de S&urité Israel a anm.ncé ravoir frappé, mardi, dans u ne vague d • attaqLrs menée par plusieurs centaines L'ÉTAT HÉBREU FRAPPE DES CIBLES POLITIQUES AFIN DE SUSCITER DES DIVISIONS AU SEIN DU POUVOIR ET DE FAIRE DOUTER LS CHEFS DES SERVICES DE SÉCURITÉ d' avions de au moment o s e nissa 2 Ca• dres Etait•ce par crainte de sembler abandonner leur poste? Meme sous islamique, régime par conseils, maintÉndrait ainsi envers et contretout Ie seul mode de decision qu'elle connaisse_ panni k s ouætifs di• manche. I'armée israélienne a continue de • institutionnelles, en fnp• pant la du ment intérieur. qui a pour de surveiller la popu- lation iranÉnne; puis plusieurs diza[nes de centres de comman- dement militaires des w Miens de Ia révolution et de leur force aé• rienne dans Ia ainsi que des quartiers de la S&u• rité intérieure et de la Ces SC Sont toute la semairw Contre des bass klii — milice in• tégrée au Systeme de repression de dis• trict. L'armée a recensé deux autres vagues de frappes contre s • dizaines de Cen de co di• verse å Téhéran. la galaxie & s 18 services qui torment de repression, Parmi eux, Ie QG de Sarallah, névralgique de rappareil de sécurité. qui détient toute rautorité civile et sécuritaåre sur Ia province Iorsque manifes- tations atteignent une intensité maximak (en situation « Cest de Iå qu'avait été dirigée Ia répression inouie des men ts avant la capitale début janvier Cible le quartier "ral trois d •unité spéciale la Faraja (commandement forces de rordre de Ia Republique islamique dTran). qui pretent main-forte aux forces réguliéres Jorsqu'elles se trouvent tees foules nombreu• scs. TéhQran a confirmé la du son unité de renseigne- ment. Gholamreza Rezaian. utiments images amateur consultées L e deS frappes contre des lütiments de moindre importance, mais symIX)Iiques, comme Ie commis- sariatde Ia place Ni]oufar. dans Ie d'oü des policiers auraQnt tiré su r des manifestants en ianvier. Avner Vilan. unancien renseignement israélien Jüreil ner hors de ses en circuits ave-Cdes radios et moto NO us pouvons Ces Sera une quil Cependant, plusieurs anciens hauts responsabks Ia sécurité israélkns rappelk•nt qu•une fois Ia guerre achevée. Jotsque rrump kancero un soutien mili• taire å des manifestants ne pour• rait parcellaire et cakuléen temps réel_ dans rues Vides. ave-c en Surréginr COn• Clut u n de GHA GO Une guerre aérienne d 'une intensité inédite depuis des décennies Pour établir leur domination militaire, les forces américano-israéliennes ont organisé un « rouleau compresseur opérationnel » amais les pilotes et les Offi• ciers de renseignement de israélienne n'avaient mené une operation d'une telle ampleuL et il faut remonter des décennies dans Ia mémoire de I'armée de I'air américaine trouver un De• puis les armées une sale contre le régime iranien. Iraniensl af- firmait. mercredi 4 mars. le secré- taire Ia defense américain. Pete Hegseth. en vantant ce " rouleau mmpæsseur sans clarifier cependant l'obieclif de I'administntion Trump, Dans une posture viriliste et cruelle. M. Hegseth donna it qua- ques *ours" rarmée pour maitri• serle Ciel iranien - d'autres voix Offi&lks évoquaient fois domina• tiOn établie, I uat et les Etat5-Unis toute liberté pour poursuivre la course •ils minent, depuis Ie samedi 28 fé- afin de détruire Ies et Ies usines de missiles de ['Iran. « Nous gourrons utiliser des gmwité de par et vres [jusqu'å environ 900 kibsl,• nous en mons un stod Presque illi- mité•. affirme M. Hegseth - y compris contre des cibles politi- ques Téhéran. Ce qui de rieuses questions Sur le de Victimes d Viles que I ' adntinis• tration Trump cs t p rete assumer, elle qui lours, le en corwainquant de se soulever contre Ie regime apres -guerre. Mardi, Israél a avancé que 300 lanceurs avaient été (Etruits depuis le début de la guerre Ce resultat se fait sentir Tel-Aviv. ou ks habitants va- quaient dans Ies rues, mercredi. apres avoir passé un premier iour dans Ies abris_ Llran était parvenu å titer å peine quelque 350 missi• et les pays chi Ce s réduit, mer• t i ers_ Une centaine Sont püs ci routes Jes six heures n y en a prc+oblement plusieurs centaines toute heure dans Ciel imnien. Cést une usine». affirme un "ral serve Mercredi soir, rar- mée chiffrait SOOO le nombre de munitions tiréespar Israel, soitun millier plus que Ia veilk. nurdi 3 mars. date a Iaquelle raviation israélienne avait réalisé pas moinsde 160) sorties par Les avions ravitaidés en vd par des appareils américains, pour rotations de six heures, cequi kur ménage un long temps de survol de I Tran. C pour une force a érienne de quelques centaines diavions, et il faut bien Que Jes '*Iotes ü»rment y, ajoute cet ancien officier. A Tel-Aviv. une autre usine re- nouvelle leurs Cibles Constam• ment. Une unite de du trafic ccs pilotes deg • Celluks qui rent des cibles» guliérement mises I'information recueillie envol par Ies chasseurs F-35. Les deux armées, qui s'entrai- nent conjointernent depuis trois décennieg et disposent matériel, se Sont le Ciel, taches et les trée dans respace aérien iranien, Caviation israélienne se charge de Téhéran et du nord du pays. Elle y a multiplié Ies frappes contre des Cent comm a ent, POW Sant officiers de pro• vince Sur tions. Israel le ment iranien. Elle aussi des assassinats Clues dans Ia capi- tale etpilonne k s institutions poli- tiques et tout en frap pant missiles ail leurs, Les sites nucléaires n' aprMaissent pas comme une priorité. Israe a mardi. avoir détruit un laboratoire Téhéran. lusqu'ici in- connu des et a mercredi. contre le régi• ment frontalier de COti• tre de danslOuest'hlpays a • si quecon• tre des for- ces rordre dans sieurs vines. dont Marivan. oil Washington aete Ia pssibdité dime insurrec- tion de Ia minorité kurde. L'armée COn• centre sa dans le sud et en mer. Elle tächede gerles monarch és alliéesduGoIfe contre Ies missiles cmlrte et moyenne J»rtées et ccM1tre Ia ma- rine iranienne (20 navires dé- truits. selon Washingon). En elle a frappé quelque la meret airs. y compris des gardiens de la et de leu r division a rgée des missiks balistiques), ainsi que des centres de communication. de américaine a voyé des chasseurs furtifs F-22, capables de pénétrer profondé- ment dans ie territoire iranien. Ainsi que des bombardiers B-z. équipés munitions tresforte penétration. qui peuvent dé• truire des lanceurs et de missiles n •avait pas la capacité d'at• teindre lors de la guerre de iuin 2025, L eclwfd'état-maior armées américain, Dan Caine, a mercredi. Ia poursuite. dans Ies prochains des rations I'intérieur des terres LeS pa tréS ments å des jan- ceurs abandonnés; cela que ks unités qui 'es operent viemnent nerveuses et que Ies cibles mnt plusfacilß fmpßr•.estime kffrey Lewis. expert rlnstitut d'études internationales de Mid• dlebury å Monterey (Californie). Ce *ialiste relöve que les niens tirent nmnbre de et sortent mobiles proximité de leurs ba- ce qui en fait des cibles faciles. L' institut confirmeque ksforcø iraniennes ont coordonné efforts pour frapper au moins deux sites de radars et decommu- nication amérkains dans Gdfe, cherchantå -Ie New York a documenté, mercredi. les dommages de Sept Dans la l' a méricaine a. par ailleurs, reconrul que drones Shahed iraniens pchaient de difficultés qu'anticip•é, et quelle n'était pas en mesure de tous Ies interceE*erdans Golfe.
ODS.
6| guerre au moyen-orient VENDREDI 6 MARS 2026 0123 Offensive terrestre israélienne au Liban sud L’objectif pourrait viser l’établissement d’une zone de contrôle allant jusqu’au fleuve Litani beyrouth - correspondante T héâtre d’une bataille fé- roce entre l’armée israé- lienne et le Hezbollah à l’automne 2024, la ville li- banaise de Khiam a connu de nou- veaux affrontements, mercredi 4 mars. Des combats « directs » ont, pour la première fois depuis la reprise de la guerre lundi, fait rage dans cette ville située à 6 kilomè- tres de la frontière israélienne, a affirmé le Hezbollah, dans un communiqué. Selon le parti milice chiite, des affrontements ont eu lieu plus à l’ouest, à Dhaïra. La Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) a confirmé la présence des forces israéliennes dans plusieurs villages et localités de la bande frontalière, parmi les- quelles Houla, Kfar Kila, Kfar Chouba, Yaroun et Khiam. L’ar- mée israélienne, déjà présente sur cinq positions qu’elle refuse d’évacuer, en violation du cessez- le-feu de novembre 2024 entre Is- raël et le Liban, avait commencé à avancer, mardi, sur plus de 1 kilo- mètre de profondeur, appuyée par des bombardements massifs sur les villages frontaliers. Le ministre de la défense israé- lien, Israel Katz, venait d’annoncer que son armée « est désormais mandatée pour avancer et prendre le contrôle de nouvelles positions au Liban afin d’empêcher les tirs sur les communautés frontalières ». « Le commandement nord a avancé, pris le contrôle des hau- teurs et crée à présent une zone tampon, comme nous l’avions pro- mis, entre notre population et toute menace », a ensuite précisé le por- te-parole de l’armée israélienne, le général de brigade Effie Defrin. L’objectif de l’armée israélienne pourrait aller au-delà de la créa- tion d’une zone tampon de 5 kilo- mètres dans la zone frontalière, comme elle l’avait fait en 2024. Il pourrait viser l’établissement d’une zone de contrôle jusqu’au fleuve Litani, qui court de 4 à 30 kilomètres de la ligne de dé- marcation entre le Liban et Israël. Mercredi, l’armée israélienne a ordonné aux habitants des locali- tés qui se trouvent dans cette zone d’évacuer, soit près de 8 % du territoire libanais. Elle a battu le rappel de 100 000 réservistes. « Les Israéliens avaient gardé cinq positions en territoire liba- nais, mais ce n’était pas assez pour empêcher les roquettes qui ont une portée de 20 kilomètres. Ils vont avancer vers le Litani, mais ne vont pas forcément essayer d’occuper, car la géographie est difficile et parce qu’ils ne pourront mobiliser des réservistes longtemps », indi- que le général libanais à la retraite Elias Hanna. L’objectif, estime l’analyste militaire, est de créer un no man’s land sur 10 kilomètres, peut-être davantage autour de Kfar Chouba, à l’est, d’où partent des roquettes Katioucha, des mis- siles antichars et des drones du Hezbollah. « Les Libanais peuvent dire adieu à cette zone. De jure, c’est un territoire occupé », estime-t-il. La nouvelle doctrine israélienne est celle d’une « défense avancée ». Il n’est plus question d’évacuer les 80 000 habitants du nord d’Israël, comme cela avait été fait après que le Hezbollah a ouvert un front de soutien au Hamas palestinien, le 8 octobre 2023. Il s’agit d’éva- cuer les habitants du sud du Liban pour y créer une zone tampon afin de réduire l’exposition des habitants de Galilée et les risques d’infiltration du Hezbollah. Parallèlement, l’armée israé- lienne déploie un déluge de feu sur dans la confrontation sur le ter- rain que dans les airs, où l’Etat hé- breu impose sa domination. Lors de la guerre de 2006, puis en 2024, les combattants du Parti de Dieu ont réussi à empêcher une péné- tration profonde de l’armée israé- lienne dans la bande frontalière et à lui infliger des pertes lors de combats rapprochés. « Pour que le Hezbollah puisse réellement me- ner une guerre de résistance, il lui faut des capacités et des moyens logistiques, le soutien d’un parrain et une zone refuge. Or il n’a plus cela », souligne le général Hanna. Israël a assassiné une grande partie des hauts dirigeants du Hezbollah en 2024 et considéra- blement détruit ses stocks de ro- quettes et de missiles. Depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, l’armée libanaise a nettoyé le sud du Litani de la présence militaire du parti milice chiite. La commu- nauté chiite du sud du Liban, de la plaine de la Bekaa et de la ban- lieue sud de Beyrouth, déjà dévas- tée par la guerre de 2024, a repris le chemin de l’exode. Plus de 83 000 personnes sont déplacées depuis lundi, selon le dernier bi- lan des autorités libanaises, alors que les frappes israéliennes ont fait 72 morts et 437 blessés. « C’est un suicide » Des points de contrôle ont été éri- gés par l’armée libanaise sur les routes qui mènent au sud du pays, pour en restreindre l’accès aux combattants du Hezbollah. Mer- credi, elle a annoncé l’arrestation de 27 personnes « pour possession illégale d’armes et de munitions », après la décision des autorités d’interdire les activités militaires du Hezbollah. La Syrie a, elle, dé- ployé des milliers d’hommes aux frontières avec le Liban et l’Irak par mesure défensive et pour em- pêcher la contrebande d’armes. Depuis que l’ancien chef rebelle sunnite Ahmed Al-Charaa a pris le pouvoir à Damas, en décem- bre 2024, la ligne d’approvision- nement du Hezbollah en prove- nance de l’Iran est perturbée, ce qui a limité sa capacité à reconsti- tuer ses stocks de missile. Mais il a la capacité de produire des drones au Liban. « Le Hezbollah retourne dans une situation de déjà-vu, comme entre 1993 et 1996, et jus- qu’à la libération en 2000, lorsqu’il était un mouvement de guérilla, mais avec un changement de para- digme. C’est un suicide ! », estime le général Hanna. Les autorités libanaises ont exhorté leurs parrains occiden- taux, dont la France, à intercéder auprès d’Israël pour revenir au cessez-le-feu et à la table des négociations. Emmanuel Macron s’est entretenu mercredi avec son homologue américain, Donald Trump, et avec le premier minis- tre israélien, Benyamin Nétan - yahou, qu’il a appelé « à préser- ver l’intégrité territoriale du Liban et à s’abstenir d’une offensive terrestre ». Mais Israël semble dé- terminé à imposer, par la force, le désarmement complet du Hezbollah. p hélène sallon 10 km Fermes de Chebaa région revendiquée par le Liban (mont Dov pour Israël) ISRAËL LIBAN Jourd ain Litan i Litan i Haïfa Sour Nabatiyé Beyrouth Golan occupé par Israël depuis 1967 et annexé en 1981 « Ligne bleue » Ligne de démarcation établie par l’ONU aprés le retrait israélien du Liban sud en 2000 Zone sous observation des Nations unies Sour ISRAËL ISRAËL ISRAËL Ligne de démarcation établie Ligne de démarcation établie par l’ONU aprés le retrait par l’ONU aprés le retrait par l’ONU aprés le retrait israélien du Liban sud en 2000 israélien du Liban sud en 2000 SYRIE GAZA ISRAËL JORDANIE JORDANIE CISJORDANIE LIBAN L’armée israélienne crée une zone tampon au Liban sud Frappe israélienne entre le 28 février et le 3 mars Localités où la Force intérimaire des Nations unies au Liban confrme la présence des forces israéliennes Localité ayant reçu un ordre d’évacuation par l’armée israélienne entre le 2 et le 3 mars Zone d’évacuation imposée par Israël le 2 mars, dans laquelle l’armée israélienne intensife sa présence Zone d’évacuation annoncée le 4 mars Position de l’armée israélienne au Liban maintenue en violation du cessez-le-feu du 27 novembre 2024 Mer Méditerranée Lac de Tibériade SYRIE SYRIE Sources : ISW ; @weatherwar ; armée israélienne ; Le Monde Infographie Le Monde Khiam Kfar Chouba Dhaïra Houla Yaroun Kfar Kila la banlieue sud de Beyrouth, ainsi que dans l’est et le sud du pays. Elle cible des membres du Hezbollah, les dépôts d’armes et les sites de lancement de celui-ci, mais aussi ses institutions sociales, au prix de nombreuses victimes civiles. « Le but n’est pas d’occuper le territoire, mais de détruire le Hezbollah. Cela requiert des opérations militaires sur tout le territoire libanais avec la force aérienne, peut-être aussi des opérations commando dans la Be- kaa pour détruire des sites de lance- ment de drones, qui sont l’arme principale de cette bataille », souli- gne le général libanais à la retraite Hassan Jouni. Exode de la communauté chiite Face à l’invasion israélienne, l’ar- mée libanaise s’est retirée de pos- tes avancés dans la bande fronta- lière, « sur une profondeur de 10 ki- lomètres », précise le général Hanna. « Le gouvernement liba- nais a décidé de ne pas charger l’ar- mée de défendre le territoire car elle n’en a pas la capacité », explicite le général Jouni. La Finul a, elle, an- noncé le retrait du personnel civil de son siège de Naqoura. « Les cas- ques bleus restent en position et ac- complissent leurs tâches, dans la mesure du possible, compte tenu des conditions très difficiles », indi- que au Monde Kandice Ardiel, la porte-parole de la Finul. Des cellules du Hezbollah sem- blent s’être redéployées au sud du Litani et ont revendiqué depuis mardi une dizaine d’attaques con- tre des troupes israéliennes. « Il n’est pas facile pour le Hezbollah de reprendre pied rapidement sur le terrain car il a été désarmé de ma- nière efficace par l’armée libanaise. Mais il peut se repositionner avec des armes antichars portatives, principalement des [missiles] Kor- net. Il a jusqu’à présent mené quel- ques attaques, mais ce n’est pas une grande résistance comme en 2024, où le Hezbollah était pré- sent sur le terrain et était bien pré- paré », estime le général Jouni. Mouvement de guérilla, le Hez- bollah est plus à son avantage Un missile iranien tiré vers la Turquie a été intercepté par l’OTAN La diplomatie turque a averti Téhéran que « toute mesure susceptible d’entraîner une propagation du conflit devait être évitée » istanbul - correspondant L a politique d’équilibre que tente de maintenir la Tur- quie face à l’escalade en cours dans la région du Proche- Orient est bousculée après la des- truction, au cinquième jour de la guerre, d’un missile balistique provenant d’Iran. L’engin qui se di- rigeait vers l’espace aérien turc a été abattu, mercredi 4 mars, par la défense antiaérienne de l’OTAN positionnée en Méditerranée, ont immédiatement indiqué les auto- rités d’Ankara. Plusieurs sources ont précisé, un peu plus tard dans la soirée, que l’auteur du tir ayant atteint le missile était un destroyer de la marine américaine. L’inci- dent n’a fait ni victimes ni blessés, a tenu à préciser pour sa part le mi- nistère de la défense turc. Un débris de missile a été re- trouvé à Dörtyol, dans la province du Hatay, à la pointe sud du pays, tout proche de la frontière sy- rienne. L’endroit se trouve à une centaine de kilomètres de la base militaire d’Incirlik, plus à l’ouest, qui accueille plusieurs éléments de l’US Air Force, mais aussi sur la trajectoire de Chypre. Un respon- sable turc, cité par l’Agence Fran- ce-Presse sous le couvert de l’ano- nymat, a estimé que le missile vi- sait l’île divisée, avant de dévier, sans plus de détails. Dimanche, la base britannique d’Akrotiri, dans la partie sud de Chypre, avait déjà subi une attaque iranienne. Cet événement est le premier impliquant ainsi la Turquie, membre de l’OTAN, depuis le dé- but du conflit. Dans les minutes qui ont suivi, le ministre des affai- res étrangères turc, Hakan Fidan, a appelé son homologue à Téhé- ran, Abbas Araghtchi. Il l’a mis en garde et déclaré que « toute me- sure susceptible d’entraîner une propagation du conflit devait être évitée ». Des propos qui font écho à ceux tenus la veille sur la chaîne publique progouvernementale TRT. Dans une interview très re- marquée, le chef de la diplomatie turque avait affirmé que les Etats- Unis devaient limiter leur campa- gne contre l’Iran à l’élimination de ses capacités militaires, aver- tissant que toute initiative visant un changement de régime pré- senterait de graves risques pour l’ensemble de la zone. Depuis des mois, Ankara cher- che à se positionner comme né- gociateur entre l’administration Trump et l’Iran tout en défendant ses propres intérêts stratégiques régionaux. A plusieurs reprises, la Turquie a proposé sa média- tion aux deux protagonistes avec qui elle entretient séparément des relations privilégiées. Ces ef- forts ont échoué. Les appels répétés d’Ankara vi- sant à la désescalade sont l’ex- pression de craintes exprimées plus ou moins ouvertement par le pouvoir en place. Une des prin- cipales inquiétudes est que l’in- tensification des attaques contre l’Iran déclenche un mouvement migratoire vers la Turquie, simi- laire à celui observé pendant la guerre civile en Syrie. L’afflux de réfugiés iraniens, dans un con- texte d’hostilité accrue de l’opi- nion publique envers les deman- deurs d’asile, pourrait mettre à mal une cote de popularité du gouvernement au plus bas. Sans compter les répercussions sur l’économie turque, déjà fragilisée par l’inflation. Rivalité ouverte avec Israël L’autre crainte d’Ankara est le ris- que d’une carence de pouvoir et d’un vide sécuritaire qui permet- trait aux groupes kurdes de con- trôler des territoires proches de la frontière turque ou plus au sud, près de la frontière irakienne. D’importantes communautés kurdes vivent dans les provinces iraniennes d’Azerbaïdjan occiden- tal, du Kurdistan, d’Ilam et de Ker- manshah. La récente déclaration, publiée le 22 février, de cinq partis d’opposition kurdes iraniens an- nonçant la formation d’une coali- tion politique unifiée pour coor- donner leurs actions contre le ré- gime des mollahs a ainsi été très mal vue par le pouvoir turc. La participation de la branche ira- nienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), connue sous le nom de Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), à cette nouvelle alliance suscite la colère du gou- vernement turc. Ankara négocie en coulisses depuis plus d’un an avec son dirigeant historique, Ab- dullah Öcalan, emprisonné de- puis 1999, pour déterminer un processus de paix visant à la démi- litarisation et la réintégration po- litique du mouvement kurde en Turquie. Les appels répétés ces dernières heures du président américain pour pousser certains groupes kurdes iraniens à lancer une opération militaire afin de faire tomber le régime de Téhéran n’ont fait qu’attiser cette anxiété. La troisième inquiétude d’An- kara est le poids grandissant pris par Israël. Depuis le 7 octo- bre 2023 et l’attaque du Hamas contre l’Etat hébreu, la relation en- tre les deux principales puissances dans la région est passée d’un par- tenariat difficile à une rivalité ouverte. Après Gaza et la Syrie, l’Iran apparaît comme un nou- veau terrain d’affrontement : « Alors qu’Ankara cherche à faire pression en faveur de voies diplo- matiques pour empêcher une dés- tabilisation plus large, Israël est plutôt intéressé par une région dés- tabilisée, mais plus sûre pour le pays, où il aura le sentiment que personne ne pourra défier sa domi- nation », dit Hürcan Asli Aksoy, chercheuse à la fondation SWP à Berlin et autrice, début février, d’un rapport (non traduit) sur les relations entre la « Turquie et Is- raël et les risques d’escalades dans un ordre régional fragmenté ». Les propos du leader d’extrême droite et ancien premier ministre israélien, Naftali Bennett, qui a af- firmé, quelques jours avant les frappes sur Téhéran, que « la Tur- quie [était] le nouvel Iran » et que son président, Recep Tayyip Erdo- gan, cherchait « à encercler Israël » n’ont pas arrangé la situation. p nicolas bourcier DES CELLULES DU HEZBOLLAH SEMBLENT S’ÊTRE REDÉPLOYÉES AU SUD DU LITANI ET ONT REVENDIQUÉ DEPUIS MARDI UNE DIZAINE D’ATTAQUES.
0123 VENDREDI 6 MARS 2026 guerre au moyen-orient | 7 La mécanique d’un choc économique est en place L’impact du conflit dépendra avant tout de sa durée, mais l’engrenage délétère de la stagflation se profile E t si le conflit en Iran du- rait ? Alors que l’offensive militaire des Etats-Unis et d’Israël entrait dans son sixième jour, jeudi 5 mars, la ques- tion, lancinante, commence à hanter les acteurs économiques. La contre-offensive iranienne, qui frappe les pays du Golfe, a réussi à perturber très sérieusement le dé- troit d’Ormuz, passage mondial crucial du pétrole et du gaz. Il est encore beaucoup trop tôt pour parler de crise économique, mais l’engrenage d’un choc éner- gétique se profile, avec le risque de provoquer des effets dits « sta- gflationnistes » (une combinai- son d’inflation et de stagnation économique). Jeudi 5 mars, la di- rectrice générale du Fonds moné- taire international, Kristalina Georgieva, s’est montrée pessi- miste, estimant que l’économie mondiale était « de nouveau mise à l’épreuve ». « Ce conflit, s’il était amené à durer, pourrait évidem- ment affecter les prix mondiaux de l’énergie, le sentiment des mar- chés, la croissance et l’inflation », a-t-elle détaillé. « Les marchés commencent à se dire que tout ça pourrait durer un peu plus qu’attendu initialement », estime Bruno De Moura Fernan- des, responsable de la recherche macroéconomique à Coface. « Le paramètre-clé sera la durée du con- flit, selon Mabrouk Chetouane, di- recteur de la stratégie pour les marchés à Natixis. Pour l’instant, on a affaire à un choc temporaire, pas à une crise. » Depuis lundi 2 mars, le CAC 40 a perdu 4,7 %, le prix du gaz s’est envolé de 50 % en Europe, et le baril de brent a ga- gné 12 %. Et, depuis le début de l’an- née, la hausse des hydrocarbures est encore plus spectaculaire : 35 % pour le pétrole, 93 % pour le gaz. Un choc plus gazier que pétro- lier. Economiquement, le tour- nant de ces premiers jours de guerre est venu de deux bombar- dements, lundi, qui ont mis à l’ar- rêt la production de gaz naturel li- quéfié (GNL) au Qatar. L’Iran a tou- ché deux points névralgiques : l’usine de liquéfaction de gaz de Ras Laffan et le réservoir d’eau d’une centrale électrique à Oum Saïd (Mesaieed), une base-clé de la production gazière. Lundi, QatarE- nergy, la compagnie nationale, a suspendu sa production de GNL. L’effet est majeur : cet acteur est responsable en temps normal de 20 % de la production mondiale. Pour l’Europe, le choc a un arriè- re-goût de guerre en Ukraine. A l’été 2022, la coupure de l’essentiel de l’approvisionnement en gaz par le président russe, Vladimir Poutine, avait provoqué une flam- bée historique, portant le prix du gaz à un pic de plus de 340 euros du mégawattheure. Cela avait dé- clenché une violente vague d’in- flation, dont les consommateurs se remettent à peine quatre ans plus tard. Pour l’instant, le choc est bien plus limité. Le prix du gaz tourne autour de 50 euros du mé- gawattheure, six fois plus bas que pendant l’été 2022, et la hausse ne dure que depuis trois jours. Mais Jack Reid, d’Oxford Econo- mics, rappelle que l’ampleur de la crise actuelle pourrait – si elle du- rait – être encore plus forte que celle de l’Ukraine : « Les exporta- tions de GNL venant du Qatar et des Emirats arabes unis sont de 120 mil- liards de mètres cubes par an, et el- les dépendent entièrement du pas- sage du détroit d’Ormuz. C’est signi- ficativement plus que les exporta- tions qui ont été supprimées par la Russie en 2022, qui étaient d’envi- ron 70 milliards de mètres cubes. » Dès lors, la réouverture du détroit d’Ormuz à relativement brève échéance est essentielle. Mercredi 4 mars, au matin, les gardiens de la révolution iraniens affirmaient en avoir le « contrôle total ». L’impact sur les prix du pétrole est bien plus faible. Le baril de brent a connu une forte progres- sion lundi, mais il ne s’agissait que de la 38e plus forte hausse depuis 1990. De plus, à 82 dollars (70 euros) le baril, le prix actuel de- meure historiquement faible. En 1980, à la suite de la révolution islamique en Iran, il valait environ le double d’aujourd’hui (en corri- geant les prix de l’inflation). L’une des explications de cette réaction limitée est que les pays ont des réserves stratégiques de pétrole dans lesquelles ils peuvent piocher. Et l’or noir du Moyen- Orient peut en partie éviter le dé- troit d’Ormuz, en passant par deux pipelines, un reliant l’Arabie saou- dite à la mer Rouge, et un autre les Emirats arabes unis à l’océan In- dien, alors qu’il n’y a pas d’alterna- tive à la mer pour exporter le gaz. Dans ce contexte, la plupart des analystes tablent sur une crise qui ne durera que quelques semai- nes, et n’aura qu’une répercus- sion économique mondiale limi- tée. Oxford Economics avance l’estimation d’une baisse de 0,1 point de produit intérieur brut désormais vers le cap de Bonne- Espérance, au sud de l’Afrique, pro- bablement à destination de l’Asie. En Europe, « 2026 n’est pas 2022 ». Sur le papier, l’Europe est peu dépendante du détroit d’Or- muz, recevant seulement 3 % du GNL qui transite par cette route. Mais la contamination économi- que se fait par les prix. Le marché du GNL étant mondial, chaque ré- gion se bat pour un approvision- nement désormais plus limité. Le prix du gaz coté sur le marché néerlandais, le TTF, qui sert de ré- férence, a fait un bond de 50 % de- puis le début de la guerre en Iran. Facteur aggravant, les stocks de gaz en Europe sont au plus bas de- puis dix ans pour cette période de l’année, remplis à seulement 30 %, suite à un hiver froid. « La principale conséquence éco- nomique sera probablement une inflation plus forte », peut-être de 0,3 point de pourcentage en plus, souligne dans une note Capital Economics, qui précise qu’une hausse de 10 % du baril de brent augmente le prix de l’essence à la pompe de 4 % après une semaine, et qu’une hausse de 10 % du gaz augmente les factures énergéti- ques des ménages de 1 % après trois mois. Les pays les plus dé- pendants du gaz, qui ont une forte base industrielle, notamment l’Al- lemagne et l’Italie, pourraient être les plus touchés. « Les industries les plus consommatrices d’énergie pourraient aussi souffrir », ajoute Bruno De Moura Fernandes. Pour autant, « 2026 n’est pas 2022 », modère François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France. Il explique que le choc pourrait être « tempo- raire », et que, pour le moment, l’envolée des prix est concentrée sur les hydrocarbures, alors qu’au début de la guerre en Ukraine, tou- tes les matières premières étaient touchées. L’Europe a aussi tiré en partie les leçons de la guerre en Ukraine. Contrairement à 2022, les centrales nucléaires françaises n’ont pas de problèmes de produc- tion, et la France exporte actuelle- ment de l’électricité. Autre exem- ple, l’Espagne a développé son électricité renouvelable, devenant moins dépendante du gaz. La France n’atteindra sans doute pas 1 % de croissance en 2026. L’économie française n’échappera pas à l’impact de la hausse des prix du gaz et des hydrocarbures. « Il n’y a pas de scénario de rupture des approvisionnements », assure An- thony Morlet-Lavidalie, de Rexe- code, « mais nous allons payer un prix élevé ». Selon les estimations basées sur les modèles antérieurs, une hausse de 10 dollars le baril de brut rogne de 0,1 à 0,2 point de croissance la première année, un peu moins la seconde : « Il est donc probable que nous n’at- teindrons pas le 1 % de croissance prévu en 2026. » Autre indicateur à revoir, celui de l’inflation, qui était de 1 % en France en février. « Il est possible que nous ayons dès cette année un demi-point d’inflation supplémen- taire », ajoute Anthony Morlet-La- vidalie. Une fois de plus, ce sont les industries très gourmandes en énergie qui seront pénalisées, au risque de détricoter les gains de compétitivité regagnés ces der- niers trimestres, grâce à une infla- tion très faible. Enfin, le rétablisse- ment de la balance commerciale est à mettre aux oubliettes : l’alourdissement inexorable de la facture énergétique devrait annu- ler l’amélioration de 2025. Les Etats-Unis un peu moins ex- posés. Aux Etats-Unis, le prix du gallon d’essence est un symbole très fort. « C’est comme toucher au prix du pain en France !, s’amuse Mabrouk Chetouane. Or, il y a un lien très étroit entre le prix du baril et le prix de l’essence à la pompe. D’un point de vue électo- ral, Trump n’a donc pas intérêt à ce que la situation dure trop long- temps. » Rickinder Chima, écono- miste à BMI, ajoute que les Améri- cains ne soutiennent pas l’inter- vention américaine en Iran (27 % approuvent, 43 % désapprouvent), ce qui « renforce notre hypothèse qu’il s’agira d’une campagne [mili- taire] de court terme ». Mais si la situation est explosive politiquement, l’économie amé- ricaine est un peu plus protégée des répercussions économiques que l’Asie ou l’Europe. Les Etats- Unis sont un grand exportateur de GNL. Les entreprises qui ex- ploitent le gaz de schiste vont très largement profiter de la hausse des cours mondiaux. Surtout, le pays étant autosuffisant, les prix du gaz, aux Etats-Unis cette fois, n’ont pratiquement pas réagi au déclenchement de la guerre : ils sont en hausse de 2 % sur le cours du « Henry Hub », la référence américaine, alors qu’ils explosent de 50 % en Europe. Un Moyen-Orient vulnérable.. Enfin, le Moyen-Orient, qui ne compte que pour 2 % du PIB mon- dial, est touché de plein fouet. « Toute perturbation [du détroit d’Ormuz] va immédiatement af- fecter négativement la majorité des revenus d’exportation et l’essentiel de son commerce vers l’Asie et l’Eu- rope », estime Ryan Sweet, d’Ox- ford Economics. Or, ces pays de- meurent largement dépendants des hydrocarbures, qui représen- tent « entre 40 % et 50 %, voire plus, des recettes de ces Etats », selon Bruno De Moura Fernandes. Par ailleurs, l’une des grandes sources de diversification de ces économies est le tourisme, sec- teur qui représentait 10 % du PIB du Moyen-Orient en 2024, et qui se retrouve soudain à l’arrêt. Les compagnies aériennes ont annulé la majorité de leurs vols dans la ré- gion, et les voyageurs sur place ont été évacués. « Les bombardements d’emplacements touristiques vont rester dans la mémoire des voya- geurs potentiels », dit Ryan Sweet. Enfin, le détroit d’Ormuz est une source majeure d’importation ali- mentaire pour les pays du Golfe. L’Arabie saoudite importe 40 % de ses céréales et oléagineux via ses ports, note le Financial Times. Pour les Emirats arabes unis, 90 % des matières premières entrent par le port de Jebel Ali, à Dubaï. Si le passage des navires reste blo- qué longtemps, la situation pour- rait vite devenir tendue. p éric albert et béatrice madeline Un incendie dans la zone industrielle pétrolière de Fujaïrah, provoqué par des débris d’un drone intercepté par la défense aérienne, aux Emirats arabes unis, le 4 mars. AMR ALFIKY/REUTERS (PIB) mondial, mais tout dépen- dra de la durée du choc. En revan- che, les répercussions sont très différentes d’une région à l’autre. La Chine, pays le plus touché. La Chine pourrait être le pays le plus éprouvé économiquement. Elle vient de perdre coup sur coup deux alliés majeurs, l’Iran et le Ve- nezuela. « Ces deux pays lui ven- daient du pétrole pas cher, repré- sentant respectivement 13 % et 4 % de sa consommation, souligne Alicia Garcia-Herrero, chef écono- miste pour l’Asie-Pacifique à Na- tixis. C’est un choc très négatif. » Mabrouk Chetouane y voit l’une des raisons de l’intervention mili- taire du président américain, Do- nald Trump, en Iran : « C’est une façon de perturber l’approvision- nement énergétique de la Chine. » La rencontre à Pékin entre le pré- sident chinois, Xi Jinping, et Do- nald Trump, prévue du 31 mars au 2 avril, s’annonce tendue. Par ailleurs, la Chine, mais aussi l’ensemble des pays d’Asie, sont très dépendants des hydrocarbu- res venant du détroit d’Ormuz. Se- lon l’Agence internationale de l’énergie, 84 % du pétrole et 83 % du GNL qui y passent sont à desti- nation de l’Asie, pour moitié vers la Chine et pour un quart vers l’Inde. Dès lors, la bataille pour l’appro- visionnement en hydrocarbures a commencé. Des cargaisons peu- vent être rachetées alors même qu’elles sont déjà en route. Mer- credi, le méthanier BW-Brussels, qui venait du Nigeria et était à des- tination de la France, a soudaine- ment fait demi-tour et se dirige LES ÉTATS-UNIS SONT UN PEU PLUS PROTÉGÉS DES RÉPERCUSSIONS QUE L’ASIE OU L’EUROPE DEPUIS LUNDI 2 MARS, LE CAC 40 A PERDU 4,7 %, LE PRIX DU GAZ S’EST ENVOLÉ DE 50 % EN EUROPE, ET LE BARIL DE BRENT A GAGNÉ 12 % 40 50 60 70 80 2 janvier 4 mars 2 janvier 3 mars 60,8 81,05 Cours du baril de pétrole (brent), en dollars Cours du gaz naturel (Dutch TTF), en euros par mégawattheure Sources : Coface ; Boursorama ; Ice 25 40 35 30 45 50 55 54,3 28 + 35% + 93% Part du trafc maritime de certains produits transitant par le détroit d’Ormuz, en % du trafc maritime mondial du produit Engrais Méthanol (base intermédiaire chimique de l’industrie) Pétrole brut et condensats Gaz naturel liquiéfé 33% 32% 31% 19,3% ▶▶▶.
8| guerre au moyen-orient VENDREDI 6 MARS 2026 0123 Le tourisme mondial entre en zone d’incertitude Le conflit remet en question le récent boom touristique que connaissaient plusieurs pays du Moyen-Orient S es vacances en famille à Dubaï (Emirats arabes unis), Franck Le Peculier, agent immobilier de 52 ans, s’en souviendra longtemps. Leur semaine s’achevait à l’Hôtel Atlantis, monumental club de va- cances de 1 500 chambres sur l’île artificielle de Palm Jumeirah, qui comprend un parc aquatique de 105 toboggans, de multiples aqua- riums, une dizaine de restau- rants… Jamais il ne s’était attendu à recevoir, sur son téléphone, ces messages d’alerte, dans la nuit du samedi 28 février au dimanche 1er mars, alors que des tirs iraniens tentaient d’atteindre Dubaï. Désormais, il entend régulière- ment des déflagrations de l’appar- tement sur la marina qu’il loue sur Airbnb pour lui, sa femme et leurs enfants de 4 et 9 ans. Depuis le dé- but de la semaine, les journées s’étirent dans une atmosphère d’un calme étrange, « comme pen- dant un confinement ». Hier, il a invité à dîner un « couple de notaires de Nice », rencontrés à l’hôtel, « coincés » comme eux à Dubaï. Le vol retour initial de la fa- mille Le Peculier était prévu di- manche ; ils espèrent repartir ce jeudi avec la compagnie Emira- tes… Mais tout est très incertain : le 3 mars, les vols ont repris au comp- te-gouttes. La guerre a provoqué l’annulation de 19 000 liaisons aé- riennes en quatre jours, selon le fournisseur de données Cirium. Impact probablement important Depuis samedi, l’attaque américa- no-israélienne contre l’Iran et les représailles de la République isla- mique contre des monarchies du Golfe et Israël plongent tout le sec- teur touristique dans l’incertitude. En particulier dans les quelques pays du Moyen-Orient qui con- naissaient, ces dernières années, un boom touristique, porté par une offre hôtelière et des liaisons aériennes en pleine expansion, de l’Arabie saoudite aux Emirats, en passant par Oman ou l’Egypte. En 2025, cette zone a compté 100 millions de touristes, un chif- fre en hausse de 39 % par rapport à 2019, selon les chiffres de l’ONU Tourisme. Dubaï et Abou Dhabi, en particulier, tirent toute la ré- gion, avec près 25 millions de visi- teurs en 2025. « Ce sont des destina- tions qui plaisent en raison d’une offre d’hôtels de grande qualité à prix abordables », décrypte Patrice Caradec, président du SETO, le syn- dicat des voyagistes. Du soleil l’hi- ver, des activités sportives et cultu- relles, des excursions en 4 x 4 dans fait de la sécurité un argument fort pour attirer les voyageurs. L’institut Tourism Economics es- time, dans une analyse du 3 mars, que les flux touristiques vers le Moyen-Orient « pourraient recu- ler de 11 % à 27 % » en 2026, alors que cet organisme prévoyait une croissance annuelle de 13 % en 2026 pour ces destinations. « Escales majeures » Ce recul se traduirait par une ving- taine, voire une trentaine de mil- lions de touristes en moins par rapport aux prévisions, soit « une perte comprise entre 34 et 56 mil- liards de dollars [entre 29 et 48 mil- liards d’euros] de dépenses ». Didier Arino, consultant spécia- lisé, fait le parallèle avec la guerre du Golfe en 1990-1991, suivie par une « période de récession touristi- que importante ». « Si cette guerre se prolonge, l’impact sera considé- rable. On peut penser que l’Europe pourra récupérer une partie de ces flux de voyageurs, mais à terme, si l’énergie flambe, tout le secteur sera affecté. » A Dubaï, dans la nuit de samedi à dimanche, des débris de drones, interceptés par le système de défense aérienne, ont touché des bâtiments symboliques du tourisme, comme l’aéroport, l’Hô- tel Burj Al Arab, ou le Fairmont The Palm, un hôtel cinq étoiles d’Accor. « Quatre personnes présentes dans la zone de stationnement ont subi des blessures et ont été transférées vers des établissements médi- caux », annonce le groupe hôtelier. Pour les touristes sur place, la question du financement des sé- jours involontairement étendus est épineuse. A Abou Dhabi, les autorités ont annoncé prendre en charge l’hébergement des touris- tes bloqués. Quelle que soit la des- tination, les Français partis par le biais de tour-opérateurs, dans le cadre de forfaits comprenant l’avion et l’hébergement, dispo- sent d’au moins trois jours de prise en charge par leur voyagiste, du fait d’une directive euro- péenne. « Ensuite, c’est au client de payer ses frais sur place », explique Cyrille Fradin, directeur général de Fram, qui gère la situation d’une centaine de clients entre Dubaï et Abou Dhabi. Il est aussi occupé par ses clients bloqués au Vietnam, en Thaïlande ou aux Maldives, qui avaient pris un vol transitant par Dubaï, Doha ou Abou Dhabi. « Ces aéroports sont devenus des escales majeures dans le transport entre l’Europe et l’Asie, avec des compagnies locales proposant de très grosses capacités et des prix in- téressants », dit-il. Les solutions se gèrent au cas par cas, avec les hôte- liers. D’après Tourism Economics, 14 % du trafic aérien mondial tran- site par le Moyen-Orient. p jessica gourdon Des passagers bloqués par la fermeture de l’aéroport international de Dubaï (Emirats arabes unis), le 1er mars. ALTAF QADRI/AP le désert, des parcs à thème extra- vagants… « On fait le maximum pour faire rentrer nos clients, ça commence à se décanter », com- mente Laurent Abitbol, dirigeant de Marietton. En ces vacances sco- laires, le ministère des affaires étrangères estime qu’au moins 25 000 Français « de passage » sont présents dans les pays affectés par le conflit. Des vols de rapatriement ont commencé à être affrétés. Tout laisse penser que l’impact de ce conflit sera important pour les destinations touristiques moyen-orientales. En particulier aux Emirats arabes unis, qui ont Les marchés financiers « chamboulés » L’or ou les emprunts d’Etat ne sont plus forcément des valeurs refuges dans le contexte actuel U n rebond boursier en Eu- rope, mercredi 4 mars, après deux séances de baisse, un mouvement inverse sur le pétrole et le gaz, une chute sans précédent, de plus de 12 %, de la Bourse de Séoul, une évolution en dents de scie pour l’or, une remon- tée des rendements des emprunts d’Etat : les dernières séances ont été chahutées sur les marchés fi- nanciers mondiaux, contraints de s’adapter en temps réel à l’évolu- tion de la situation militaire et géopolitique au Moyen-Orient. Un contexte instable forcément déstabilisateur pour certains. « Face à des risques susceptibles d’induire des biais émotionnels, explique Nicolas Forest, directeur des investissements de la société de gestion Candriam, il faut éviter le phénomène des “portes de sa- loon”, ces ventes paniques aux- quelles succèdent des rebonds ra- pides. Il faut rester cohérent et évi- ter les allers-retours qui font per- dre de l’argent. » Hypothèse inflationniste Pour une partie des investis- seurs, le premier réflexe a con- sisté à vendre les actifs les plus risqués, actions en tête, pour fa- voriser les valeurs considérées comme refuges, tels l’or ou les emprunts d’Etat. Au risque de su- bir des effets inattendus : si le cours de l’or a gagné près de 1 % lundi 2 mars, il a rechuté de plus de 4 % le lendemain, tandis que les bons du Trésor américains souffraient de la perspective d’un retour de l’inflation lié à l’envolée des prix du pétrole et du gaz. « Le “logiciel” habituel des va- leurs refuges qui prévalait histori- quement est un peu cassé, dit Ra- phaël Thuin, directeur des straté- gies de marchés de capitaux de la société de gestion d’actifs Tike- hau Capital. On se rend compte que ce qu’on appelait valeur refuge il y a quelques années ne l’est plus forcément : le rôle des obligations comme coussin d’amortissement face à une chute des actions, le sta- tut de valeur refuge ultime de l’or sont chamboulés. Et ce qui est vrai dans une crise ne l’est plus forcé- ment dans une autre. » Parmi les explications à cette évolution figure en bonne place l’hypothèse, de plus en plus crédi- ble, d’une remontée de l’inflation. Car si les investisseurs ne se pro- jettent pas dans un conflit armé prolongé, ils intègrent peu à peu le scénario d’une remontée dura- ble des cours des hydrocarbures, avec des effets possibles sur l’en- semble des prix comme sur l’acti- vité économique. « L’environnement de marché le plus dangereux, le plus délicat, c’est celui de la stagflation, souli- gne M. Forest. Et dans un scénario comme celui-là, les valeurs refuges traditionnelles peuvent souffrir : la hausse des anticipations d’infla- tion conduit à une remontée des taux d’intérêt, ce qui nuit aux obli- gations d’Etat et aux matières pre- mières précieuses comme l’or. » Du côté des devises, si le franc suisse profite de la situation ac- tuelle au point que les dirigeants de la banque centrale helvétique envisagent des interventions sur les marchés pour freiner sa hausse, la tendance est plus miti- gée pour le dollar, dont le statut de monnaie de référence, déjà re- mis en cause avant la crise ac- tuelle, risque de souffrir d’un creusement supplémentaire des déficits américains lié aux dépen- ses militaires. « Stress-tests » « Pour le dollar, la tendance de fond reste à une poursuite de l’affaiblis- sement, même s’il est logique qu’il se renforce dans un moment tel que celui qu’on connaît aujourd’hui en Iran », résume Frédéric Leroux, responsable de l’équipe « cross as- set » et gérant chez Carmignac. En intégrant ces facteurs, les investis- seurs s’efforcent donc d’affiner leurs analyses avant d’ajuster leurs positions, pour tenter de limiter les effets négatifs de la crise, voire de profiter des opportunités qu’elle peut créer. « Nous soumet- tons nos portefeuilles à des “stress- tests” [tests de résistance] en leur appliquant des scénarios soit histo- riques, soit hypothétiques, pour mieux comprendre notre exposi- tion aux risques et à quels biais éventuels nous sommes exposés », explique M. Thuin. Les éléments de comparaison ne manquent pas dans le passé ré- cent, y compris pour relativiser la gravité de la crise actuelle. « Le contexte était beaucoup plus stres- sant en avril 2025, après le “libera- tion day”, se souvient Bertrand Puiffe, gérant et porte-parole de la gestion chez Fidelity Internatio- nal. Les droits de douane [alors] annoncés par [le président des Etats-Unis] Donald Trump mena- çaient l’économie mondiale d’un vrai changement structurel, avec des effets récessifs durables. Aujourd’hui, nous sommes face à des tensions géopolitiques de court terme et notre scénario privi- légié est celui d’un retour à la nor- male, plus ou moins rapide. » Reste à déterminer le temps né- cessaire pour ce retour aux affai- res courantes. Après la révolution iranienne de 1979, la guerre du Golfe de 1990 puis celle de 2003 ou les frappes américano-is- raéliennes de juin 2025 sur l’Iran, « les marchés boursiers mondiaux ont connu un repli moyen de 3 %, suivi d’un rebond dans les qua- rante jours en moyenne », rappelle la banque Lombard Odier. p marc angrand LES ÉMIRATS ARABES UNIS ONT FAIT DE LA SÉCURITÉ UN ARGUMENT FORT POUR ATTIRER LES VOYAGEURS Les marins du Pirée refusent les sorties en zones de guerre N ous appelons nos membres et tous les marins à ne pas cé- der à la carotte ou au bâton des armateurs, et à ne pas jouer leur vie lors de voyages vers des zones en guerre », a déclaré, dans un communiqué, le syndicat grec des mécaniciens de la marine marchande. Pendant vingt-quatre heures, jeudi 5 mars, tous les bateaux resteront amarrés au port du Pirée, pour « demander qu’aucun navire ne parte du Pirée vers le Moyen- Orient ». « La situation est très préoccupante pour les centaines de marins grecs qui se trouvent dans les bateaux naviguant dans la région », assure la fédération des marins grecs. D’après le minis- tre de la marine, Vassilis Kikilias, au moins 10 navires battant pa- villon grec, avec à leur bord 85 marins, se trouvent dans le golfe Persique, et cinq autres dans une zone proche, mais plus de 325 navires d’intérêts grecs (propriétaires grecs avec pavillon étranger) se trouvent dans la région élargie. « Nous sommes en état d’alerte opérationnelle renforcée et faisons tout ce qui est nécessaire pour garantir la protection maximale possible », a-t-il dit, jugeant la situa- tion « inquiétante ». La Grèce dispose de la plus grande flotte marchande au monde, avec 16 % environ de la capacité mondiale. Et environ 13 % des pétroliers transi- tant par le détroit d’Ormuz appartien- nent à des Grecs. Selon la société Diaplous, une tentative d’attaque contre un pétrolier battant pavillon li- bérien et appartenant à un armateur grec a eu lieu le week-end du 28 février dans le golfe Persique. L’équipage, sain et sauf, a continué sa navigation dans une zone sûre. En dépit des risques, des armateurs envisagent encore d’envoyer leur flotte dans la ré- gion. Les syndicats, eux, exigent le désenclavement immédiat des marins coincés dans le détroit d’Ormuz, et que la zone du golfe Persique soit déclarée interdite d’accès aux navires. Les dé- clarations iraniennes ne risquent pas de les apaiser, le général Ebrahim Jabbari ayant menacé, lundi, de « brûler tout navire » tentant de franchir le détroit d’Ormuz, et un haut responsable des forces navales ayant indiqué, mercredi, que « le détroit [était] sous le contrôle total de la marine de la République islamique ». p marina rafenberg (athènes, correspondante) LES SYNDICATS DU PORT GREC ONT APPELÉ À L’ARRÊT DU TRAVAIL PENDANT VINGT-QUATRE HEURES JEUDI.
0123 VENDREDI 6 MARS 2026 international | 9 Au Népal, la « gen Z » a soif de renouveau Balendra Shah, 35 ans, ex-maire de Katmandou et candidat aux législatives, le 5 mars, incarne l’espoir de la jeunesse gauriganj, katmandou - envoyée spéciale D es dizaines de villa- geois sont postés de- puis plusieurs heures au centre de Gauri- ganj, un bourg du sud-est du Né- pal, dans l’attente de leur cham- pion, quand un panache de pous- sière surgit de l’horizon. Le convoi de Balendra Shah fonce sur une piste, précédé d’une horde de mo- tos et rickshaws pavoisés de dra- peaux bleus. La star de la campagne électo- rale apparaît dans un SUV, chaus- sée de ses lunettes rectangulaires noires. Quelques saluts à la foule et le candidat, que tout le monde a surnommé « Balen » a déjà filé vers un autre village de sa circons- cription, Jhapa 5. « Les gens croient en sa capacité à transformer le pays, s’enthousiasme Khusbu Ku- mari Mahato, 19 ans. Avec lui, les jeunes ne seront plus obligés d’émi- grer pour trouver du travail. » Le convoi emprunte un chemin à travers champs. Balen stoppe brusquement devant une ferme, descend pour saluer une femme et repart en courant. Aitrani Rai, 60 ans, n’en revient pas. « Il m’a juste dit de voter pour lui, et je crois que je vais le faire. » Lundi 2 mars, dernier jour de la campagne élec- torale au Népal pour les élections législatives du 5 mars, Balendra Shah effectue son roadshow final. Il a sillonné les routes de sa cir- conscription et du pays sans ac- corder d’attention aux médias traditionnels, refusant de débat- tre avec ses adversaires et limitant ses apparitions dans les meetings. Combat générationnel Six mois après la révolte spectacu- laire de la génération Z, les 8 et 9 septembre 2025, qui, en quaran- te-huit heures, avait fait tomber le gouvernement du communiste Khadga Prasad Sharma Oli, Balen est le favori du scrutin du 5 mars. Sa jeunesse, dans ce pays où plus de 40 % de la population a moins de 35 ans, est son plus grand atout. A 35 ans, l’ancien maire de Kat- mandou, qui a quitté ses fonctions pour faire campagne, défie le pre- mier ministre déchu de 74 ans dans son bastion : la circonscrip- tion de Jhapa 5, située dans la par- tie plate du Népal, à la frontière du Bihar indien, est ainsi devenue l’épicentre de la campagne électo- rale. Le duel entre le vieil élu, épou- vantail de la « gen Z », et le jeune ambitieux, figure de proue de la jeunesse népalaise, a transformé ces élections en un combat géné- rationnel. « Si je l’emporte à Jhapa, le symbole sera beaucoup plus fort, a-t-il déclaré dans un rare entre- tien à l’AFP. Ma candidature prouve notre détermination à relever le défi, malgré les problèmes et les tra- hisons dont le pays a souffert. » M. Oli, chef du Parti communiste (marxiste léniniste) népalais, le plus grand parti de gauche, a re- fusé de se mettre en retrait malgré l’hostilité de la jeunesse à son égard. Son image s’est définitive- ment ternie le 8 septembre 2025 à Katmandou, lorsque la police a fait feu sur les manifestants de la « gen Z » descendus dans la rue pour protester pacifiquement contre la corruption et le népo- tisme des dirigeants. Les protesta- taires, pris d’une rage incendiaire, ont alors mis le feu à tous les sym- boles et bâtiments du pouvoir (Parlement, gouvernement, admi- nistration, Cour suprême), sans oublier la résidence de M. Oli ; 77 personnes sont mortes au cours des deux jours d’affrontement. Le vétéran au passé glorieux de combattant contre la monarchie – dix-sept ans de prison –, élu con- fortablement dans sa circonscrip- tion à six reprises depuis 1991, quatre fois premier ministre, est obligé de faire du porte-à-porte dans son propre bastion, comme un primocandidat. Une défaite si- gnerait la fin de sa carrière politi- que et ouvrirait la marche vers le pouvoir de Balen, candidat anti- establishment, anticorruption, exactement dans l’axe des reven- dications de la « gen Z ». Sa jeunesse et son positionne- ment contre les partis tradition- nels en ont fait le candidat naturel de la génération Z, dépourvue de leaders et comptant peu de candi- dats en raison de la limite d’âge, fixée à 25 ans, pour se présenter Party, monarchiste], Maobaadi [maoïstes]. Vous ne pouvez rien faire tous ensemble. » Le message n’a sans doute pas été vu par ses 3,5 millions d’abonnés : il avait été supprimé dans les trente minu- tes. La vague de rajeunissement a frappé tous les partis : 40 % des candidats ont moins de 35 ans. Gagan Thapa, 49 ans, a pris les commandes du parti Congrès né- palais, et sera l’un des principaux concurrents de Balendra Shah au poste de premier ministre. Lassitude des électeurs Ce scrutin est sans doute l’un des plus importants de l’histoire ré- cente du pays de 30 millions d’ha- bitants. Comme au Bangladesh, il s’agit du premier test postrévolu- tion. Le Népal tout entier aspire à ouvrir une nouvelle page politi- que pour mettre fin à une instabi- lité gouvernementale chronique depuis trente ans, à des années de mauvaise gouvernance, de cor- ruption et de déclin moral des di- rigeants. La frustration de la jeu- nesse fait écho à la lassitude des électeurs face aux promesses non tenues. L’état du pays témoigne de l’incurie des dirigeants : routes dé- foncées, infrastructures de soins insuffisantes, services publics dé- faillants, système éducatif médio- cre et économie en berne. Le taux de chômage des jeunes atteint 20,6 %, l’un des plus élevés d’Asie du Sud. Le gouvernement intéri- maire mis en place après la révolte des jeunes et la dissolution du Par- lement avait pour unique mandat d’organiser les élections dans un délai de six mois, ainsi qu’une mission secondaire d’enquête sur la responsabilité des personnes impliquées dans la répression des manifestations. Son rapport de- vrait être livré après le scrutin. Près de 1 million de nouveaux électeurs se sont inscrits sur les listes électorales après les émeu- tes de septembre. Jusqu’à la der- nière minute, Biraj Bhakta Shres- tha, 44 ans, candidat à Katman- dou sur les listes de Balen, a fait du porte-à-porte pour demander aux électeurs de voter pour « le changement ». « Le mandat de ces élections, c’est le changement, la croissance économique, la dignité des Népalais et la restauration de la démocratie », assure ce député sortant (RSP). Une passante ac- quiesce : « On est fatigués des vieux leaders corrompus qui pro- mettent tout mais ne font rien. » La « gen Z », qui réclamait en septembre un changement radi- cal, promet d’être vigilante. « Nous allons instaurer, après la formation du gouvernement, une sorte de comité de surveillance qui mettra en garde contre ses éven- tuelles erreurs et vérifiera si les par- tis appliquent leur manifeste, ex- plique Prajwal Bikram Rana, un avocat de 28 ans, l’un des organi- sateurs de la plateforme GenZ Ci- vic Forum, créée après les émeu- tes de septembre. Depuis les ma- nifestations, les jeunes montrent un véritable intérêt pour la politi- que. Ceux qui étudient ou tra- vaillent à l’étranger sont rentrés pour élire leurs dirigeants. C’est énorme, et c’est pourquoi ces élec- tions vont être historiques. » p sophie landrin Des soutiens de Balendra Shah, candidat du Rastriya Swatantra Party, à Patan, au sud de Katmandou, le 28 février. UMA BISTA POUR « LE MONDE » aux élections à la Chambre basse du Parlement. Les jeunes l’avaient proposé pour prendre la tête d’un gouvernement intérimaire, mais il a décliné, pour se réserver pour les élections, poussant le nom de l’ancienne présidente de la Cour suprême, Sushila Karki. Il s’est associé au Rastriya Swa- tantra Party (RSP), un parti cen- triste lancé par un ancien présen- tateur de télévision, Rabi Lami- chhane, qui lui aussi a émergé en 2022, remportant 10 % des voix lors des législatives, mais qui fait l’objet d’accusation de fraude et de détournement de fonds. Balendra Shah, lui, n’a pas de casseroles, mais il manque d’ex- périence parlementaire. Ses dé- tracteurs soulignent aussi son immodestie et son impulsivité, capable d’envoyer nuitamment des bordées d’insultes au monde entier, comme en novem- bre 2025, lorsqu’il avait posté un message sur Facebook : « Fuck l’Amérique, Fuck l’Inde, Fuck la Chine, Fuck l’UML, Fuck le Congrès, le RSP, le RPP [Rastriya Prajatantra Guerre en Ukraine : un méthanier russe coulé au large de la Libye Les services de sécurité ukrainiens pourraient être à l’origine de l’attaque de l’« Arctic-Metagaz », menée en utilisant des drones navals U n premier méthanier de la « flotte fantôme » russe a été coulé en Méditerra- née alors qu’il était chargé de gaz naturel liquéfié (GNL) destiné au marché asiatique. L’Arctic-Meta- gaz, long de 277 mètres, a été atta- qué dans la soirée du mardi 3 mars, alors qu’il naviguait à l’est de Malte. Ce navire, construit il y a vingt-trois ans, appartenait à l’ori- gine à la société norvégienne Ber- gesen, avant de porter pendant dix ans (2013-2023) le nom de BW- GDF-Suez-Everett (en référence au groupe gazier français), puis de passer sous pavillon russe. Il a sombré dans la nuit de mardi à mercredi. L’Arctic-Metagaz avait quitté la péninsule de Kola, à l’extrême nord de la Russie, et se dirigeait vers Port-Saïd, à l’embouchure du canal de Suez (Egypte) lorsqu’il a été attaqué. Des images filmées par d’autres navires croisant dans les environs le montrent en proie à de gigantesques flammes au cours de la nuit. Au petit matin, des images filmées d’un drone aérien ont révélé un trou large de plusieurs dizaines de mètres dans la coque, au niveau de la ligne de flottaison ; cela suggère que l’en- gin utilisé pour provoquer l’ex- plosion était un drone naval chargé de plusieurs centaines de kilos d’explosif. L’attaque n’a pas été immédiate- ment revendiquée, mais les re- gards se tournent vers l’Ukraine, dont les côtes se situent pourtant à 2 000 kilomètres. Kiev a déclaré son intention de sévir contre le commerce maritime d’hydrocar- bures de la Russie, la principale source de financement de l’effort de guerre de cette dernière. Moscou a immédiatement ac- cusé Kiev d’être derrière l’inci- dent. Dans un communiqué, le ministère des transports russe a affirmé que l’attaque contre l’Arctic-Metagaz a été « lancée des côtes libyennes au moyen de ve- dettes sans équipage appartenant à l’Ukraine ». « C’est une attaque terroriste. (…) Cela aggrave la si- tuation sur les marchés mondiaux de l’énergie, sur les marchés du gaz, y compris, dans ce cas, princi- palement pour l’Europe », a dé- claré Vladimir Poutine à la télévi- sion d’Etat. « Brèche irréparable » Cabotin, le conseiller en drones du ministre de la défense ukrai- nien, Serhi Sternenko, a lui-même diffusé la vidéo « exclusive » fil- mant du ciel l’épave de l’Arctic- Metagaz. Comme pour attribuer l’attaque aux forces de Kiev sans aller jusqu’à la revendiquer ouvertement. Selon lui, les ima- ges montrent une « brèche irrépa- rable dans la salle des machines » du navire « attaqué par des drones navals non identifiés ». Cette arme a déjà été employée à de multiples reprises par les servi- ces de sécurité intérieure (SBU) et le renseignement militaire d’Ukraine pour détruire des dizai- nes de navires militaires en mer Noire, neutralisant ainsi en grande partie la flotte de Moscou. Trois navires russes ont aussi été frappés deux jours plus tôt, le 2 mars, dans le port de Novoros- siïsk par des drones navals du SBU. On savait déjà ce service capable de se projeter beaucoup plus loin. Le 19 décembre 2025, son unité d’élite Alpha avait revendiqué l’at- taque, le même jour, du pétrolier Qendil, en haute mer, dans un cou- loir de navigation entre la Crète et la Libye, à 1 400 kilomètres des cô- tes ukrainiennes. Pour cette atta- que – le navire rentrait d’une livrai- son illégale de pétrole russe à l’Inde –, un mode opératoire diffé- rent avait été utilisé ; des drones aériens avaient largué des explo- sifs sur le pont, provoquant un in- cendie, mais pas la destruction complète du pétrolier. Le Qendil avait pu ensuite naviguer à très fai- ble vitesse vers les côtes turques, et mouille depuis le 2 février au large d’Istanbul en attendant probable- ment des réparations. Les tactiques et l’arsenal des drones navals évoluent très rapi- dement. Fin 2025, le SBU avait pré- senté aux médias sa dernière version du drone marin Sea Baby ; son rayon d’action a été étendu à 1 500 kilomètres, et il peut trans- porter jusqu’à 2 tonnes de charge explosive. Se sachant probablement sur- veillé, l’Arctic-Metagaz avait désac- tivé son système d’identification automatique pendant les 300 der- niers kilomètres de son voyage vers l’Egypte, rapporte le site d’in- formation grec Naftemporiki. Les forces armées maltaises ont envoyé un avion sur les lieux tan- dis que le Times of Malta a rap- Kiev a déclaré son intention de sévir contre le commerce maritime d’hydrocarbures de la Russie porté que les 30 membres d’équi- page avaient été évacués. La chaîne de télévision de l’armée russe Zvezda a, pour sa part, dé- claré que toutes les personnes à bord de l’Arctic-Metagaz sont de nationalité russe. Avant l’attaque, le méthanier de 94 000 tonnes avait chargé du GNL en baie d’Oura, dans la péninsule de Kola. Le bâtiment a souvent été utilisé par le producteur de gaz russe No- vatek pour transporter du GNL provenant du projet Arctic LNG 2, soumis à des sanctions. Selon le site Marinetraffic, le na- vire a changé quatre fois de nom, sept fois de pavillon et huit fois de gestionnaire au cours des quatre dernières années, une pratique ré- pandue parmi les armateurs de na- vires frappés par des sanctions in- ternationales, qui permet d’échap- per à la vigilance des contrôles. Le pétrolier est visé par des sanctions imposées par les Etats-Unis, l’Union européenne, le Royaume- Uni et plusieurs autres pays. p emmanuel grynszpan En septembre 2025, la révolte avait fait tomber en deux jours le gouvernement du communiste Khadga Prasad Sharma Oli.
10| international VENDREDI 6 MARS 2026 0123 juba - correspondance D eux massacres à carac- tère ethnique ont été commis, à une se- maine d’intervalle, au Soudan du Sud. Dimanche 1er mars, 169 corps ont été retrou- vés dans le village d’Abiemnhom, dans la zone administrative de Ruweng, près de la frontière sou- danaise. Tous Dinka. Quelques jours plus tôt, le 21 février, 16 per- sonnes avaient été tuées à Pankor, dans le nord de l’Etat de Jonglei. Toutes Nuer. Les deux commu- nautés les plus importantes du Soudan du Sud – qui en compte 64 – vont-elles être à nouveau en- traînées dans la guerre civile ? On peut le craindre, tant l’année 2025 a été émaillée d’affrontements entre les forces du président, Salva Kiir, un Dinka, et celles fidè- les à son principal rival et ancien vice-président, Riek Machar, un Nuer, aujourd’hui incarcéré. Le Soudan du Sud traverse sa plus grave crise sécuritaire et hu- manitaire depuis la signature, en 2018, d’un accord de paix dit « revitalisé » et la formation, en 2020, d’un gouvernement d’unité nationale de transition. Riek Machar avait alors rejoint Salva Kiir à Juba afin de piloter la transition et conduire le pays vers des élections. Prévues pour 2022, elles ont été repoussées à deux re- prises et doivent désormais se te- nir fin 2026, mais la prolifération des violences rend la tenue de ce scrutin on ne peut plus incertaine. « Aucun des objectifs fondamen- taux de l’accord “revitalisé”, no- tamment la réforme constitution- nelle, l’unification des forces et les processus de justice transition- nelle, n’a été atteint, déplorent les experts de la commission des Na- tions unies sur les droits de l’homme au Soudan du Sud, dans leur rapport annuel, publié le 27 février. Au contraire, tout au long de l’année 2025, la fragmenta- tion politique et militaire s’est in- tensifiée, les restrictions d’accès humanitaire ont affaibli la protec- tion des civils, et le soutien interna- tional a diminué. Le Soudan du Sud a entamé l’année 2026 avec une transition compromise et un conflit qui a repris de plus belle. » « Risque de graves atrocités » L’attaque, en mars 2025, d’une ca- serne gouvernementale par de jeunes Nuer organisés au sein de l’« Armée blanche », une milice communautaire occasionnelle- ment alliée au Mouvement popu- laire de libération du Soudan, la formation de Riek Machar, en op- position, avait provoqué le place- ment en résidence surveillée de ce dernier à Juba. Il est jugé depuis septembre, aux côtés de sept autres officiels de son parti, pour « crimes de guerre », « trahison » ou encore « crimes contre l’huma- nité ». L’Organisation des Nations unies (ONU), l’Union africaine et les chancelleries occidentales ont appelé à sa libération et à un retour au dialogue, afin de sauver le pro- cessus de paix. Mais le camp de Salva Kiir s’y refuse, quand bien même les affrontements se multi- plient, touchant huit des dix Etats régionaux du pays. Fin décembre 2025, les forces d’opposition ont chassé l’armée gouvernementale de plusieurs lo- calités situées en zones nuer, dans le nord de l’Etat de Jonglei. Le gouvernement a riposté un mois plus tard avec l’opération « Endu- ring Peace » (« paix durable ») et propos ? Après avoir invité les ha- bitants à venir recevoir de l’aide humanitaire, les soldats de sa mi- lice les ont froidement exécutés. Le fait que, une semaine plus tard, au moins 169 personnes d’ethnie dinka ont été tuées à Abiemnhom a de quoi inquiéter. « Deux massa- cres en un si court délai, voilà la nouvelle tendance ; nos citoyens se font massacrer car nos leaders sou- haitent régler leurs différends poli- tiques par les armes », se désespère Edmund Yakani, directeur de Community Empowerment for Progress Organisation, une orga- nisation de la société civile. Le village d’Abiemnhom a été pris d’assaut à 4 h 30 du matin, di- manche 1er mars. « Ils sont arrivés en très grand nombre et ont com- mencé à tirer dans toutes les direc- tions », rapporte James Monyluak, ministre de l’information du gou- vernement local. Selon lui, c’est une « milice » de jeunes Nuer pro- venant du comté voisin de Mayom, dans l’Etat d’Unité, qui a planifié et perpétré l’attaque. Dans quel but ? « Pour attaquer là où se trouve le gouvernement, et aussi là où se trouvent les Dinka », avance l’officiel, tout en récla- mant une enquête pour établir les responsabilités. Centres de santé détruits Le porte-parole de l’armée sud- soudanaise a affirmé, mercredi 4 mars, que les auteurs du massa- cre de Pankor ont été arrêtés et se- ront présentés devant un tribunal militaire. Mais pour Daniel Akech, chercheur au sein de l’In- ternational Crisis Group, les deux incidents démontrent que « le gouvernement s’appuie sur des milices ethniques qu’il ne peut pas contrôler, ce qui est très dange- reux ». Le spécialiste du Soudan du Sud précise en effet que les Nuer de Mayom ont été des alliés de longue date du président Salva Kiir, y compris pendant la guerre civile (2013-2018). Le fait qu’ils at- taquent des Dinka à Abiemnhom pourrait donc, selon lui, signifier que « le président est en train de voir sa base de soutien se réduire », sur fond de tensions ethniques exacerbées entre Dinka et Nuer. Face à un nombre croissant de blessés et de déplacés, les huma- nitaires sont dépassés. Plus de 80 blessés par balles d’Abiemn- hom ont été pris en charge par l’ONG Médecins sans frontières (MSF), mais certains sont morts de leurs blessures. Dans les zones de Jonglei sous contrôle de l’oppo- sition, la réponse est entravée par les difficultés d’accès et les restric- tions gouvernementales. Trois travailleurs humanitaires ont en outre été tués entre le 7 et le 16 fé- vrier, et 13 centres de santé ont été pillés ou détruits, selon le Bureau de la coordination des affaires hu- manitaires de l’ONU. L’hôpital de MSF à Lankien, dans le nord de Jonglei, a été visé, le 4 fé- vrier, par des bombardements aé- riens de l’armée sud-soudanaise. « Nous avons été forcés de renvoyer nos patients, et deux sont morts du fait de l’absence de soins, regrette un chef de mission de MSF pour le Soudan du Sud. Sur nos 290 em- ployés à Lankien, nous sommes sans nouvelles de 26, et 67 sont ré- fugiés à Nyatim, au nord de Lan- kien, avec le reste de la commu- nauté qui a fui. Ils survivent dans des conditions déplorables, il n’y a pas de marché, ils se nourrissent avec ce qu’ils arrivent à pêcher dans les marais et des fruits sauva- ges. » MSF tente d’apporter une ré- ponse humanitaire à Nyatim, mais attend encore l’autorisation gouvernementale pour achemi- ner de l’aide, y compris vers ses propres collaborateurs. p florence miettaux Un enfant de 18 mois blessé par balle, à l’hôpital d’Akobo, au Soudan du Sud, le 21 février. FLORENCE MIETTAUX/AP repris toutes ces positions, moyennant des bombardements aériens et des assauts au sol. Les populations civiles n’ont pas été épargnées et ont fui en masse : plus de 280 000 personnes ont été déplacées en l’espace de quel- ques semaines. « Les dirigeants politiques et militaires du Soudan du Sud poussent le pays vers une guerre à grande échelle et vers des crimes d’atrocités de masse », s’in- quiètent les experts de la com- mission droits de l’homme de l’ONU. Ce sont notamment les propos tenus, le 24 janvier, par le général Johnson Olony, comman- dant des Agwelek, une milice shil- luk alliée à l’armée gouverne- mentale, qui ont choqué. « Quand nous arriverons là-bas, n’épargnez ni les personnes âgées, ni les poules, ni les maisons, rien du tout », avait-il lancé à ses trou- pes, à l’aube de la contre-offensive gouvernementale, dans les zones nuer du nord de Jonglei. « Le ris- que de graves atrocités a été mis en évidence par l’absence de suspen- sion ou d’enquête concernant le général Olony, après la diffusion d’une vidéo le montrant incitant des soldats à tuer des civils », écri- vent les experts de l’ONU. Comment ne pas voir le massa- cre des 16 civils nuer à Pankor, par des hommes du général Olony, comme une conséquence de ces Au Salvador, un coup porté aux défenseuses de l’avortement Le collectif, qui défendait les femmes criminalisées pour avoir avorté, est victime de la loi « des agents étrangers », qui l’a contraint à la dissolution mexico - correspondante L e Collectif citoyen pour la dépénalisation de l’avorte- ment, récompensé du prix Simone-Veil de la République fran- çaise, à Paris, en 2023, a dû se ré- soudre à sa dissolution. Comme tant d’autres organisations au Sal- vador, pays dirigé d’une main de fer, depuis 2019, par Nayib Bukele, l’ONG a renoncé à son statut juri- dique et ne pourra plus défendre devant les tribunaux les femmes accusées d’avoir avorté. En mai 2025, en effet, le prési- dent a fait adopter une loi dite « des agents étrangers », similaire à celle existant en Russie ou au Ni- caragua, qui impose une taxe de 30 % sur les financements interna- tionaux, indispensables aux ONG au Salvador, et les oblige à être sur- veillées par l’Etat. « Cette loi nous considère comme des agents étran- gers, alors que nous sommes des organisations locales, explique Morena Herrera, ex-présidente du collectif. Son adoption a confirmé notre décision d’agir autrement. Nous allons désormais nous con- centrer sur la mobilisation sociale pour créer un tissu associatif soli- daire et un réseau d’information pour les Salvadoriennes. » Forcé de renoncer à sa person- nalité juridique, le collectif ci- toyen a donc été dissous et ne pourra plus assumer de représen- tation légale des femmes empri- sonnées. « En même temps, nous avons créé une autre instance, le Mouvement régional pour le droit à l’avortement [la Movimienta], précise Mme Herrera. Nous n’avons pas renoncé à lutter, ni quitté le pays. Au contraire, la lutte fémi- niste est bien vivante au Salvador, malgré les difficultés. » Jusqu’à cinquante ans de prison L’interruption volontaire de gros- sesse (IVG) est interdite depuis 1998 dans ce pays de 6,7 millions d’habitants, même en cas de viol et de risque de mort pour la femme enceinte. Victimes de fausses couches ou ayant fait le choix d’avorter, des Salvadorien- nes se retrouvent même empri- sonnées jusqu’à cinquante an- nées pour homicide et non pour le délit d’avortement, passible, lui, de huit ans de prison. Selon le col- lectif citoyen, plus de 200 femmes ont ainsi été condamnées depuis 1998 ; grâce à son action dans les tribunaux, 81 d’entre elles ont re- couvré la liberté. Selon les organisations féminis- tes, il y a urgence. « L’éducation sexuelle est interdite à l’école, rap- pelle Mme Herrera. Les institutions qui aident les femmes victimes de violence ont été fortement affai- blies. Il faut renforcer notre réseau d’entraide régional et internatio- nal car nous n’avons pas renoncé à obtenir le droit à l’avortement. » Les féministes en Amérique cen- trale et au Mexique sont organi- sées en réseau depuis des années pour fournir les produits néces- saires à un avortement médica- menteux. Un accompagnement est fourni par des femmes béné- voles formées à cette tâche, pour que l’IVG se déroule en sécurité. Les organisations féministes sal- vadoriennes demandent toujours la dépénalisation de l’avortement en cas de viol, de danger pour la santé de la femme enceinte ou de grave malformation du fœtus. « Avant de devenir président, Bu- kele avait dit qu’il était favorable à l’avortement si la vie de la femme était en danger, qu’il n’allait pas poursuivre les femmes pauvres, victimes de fausses couches. Il n’a rien fait de tout cela, au contraire, il a rendu la vie impossible aux fémi- nistes », rappelle Mme Herrera. La transformation du collectif ci- toyen en mouvement a lieu après des années de mobilisation qui ont permis de tisser des liens et d’obtenir des résultats. L’Etat salva- dorien a été condamné dans l’af- faire dite « Beatriz » par la Cour in- teraméricaine des droits humains en décembre 2024. Le collectif avait œuvré pendant des années pour faire reconnaître la violence subie par cette femme, à qui l’Etat avait refusé un avortement alors que le fœtus avait été diagnostiqué anencéphale (soit l’absence d’une grande partie du cerveau et du crâne). « Nous avons obtenu l’aide du monde académique internatio- nal pour prendre le relais de cette lutte que nous ne pouvons plus me- ner », ajoute Mme Herrera. Depuis l’arrivée au pouvoir de M. Bukele, tous les droits des Sal- vadoriens se sont brutalement ré- trécis. Le pays a entamé sa cin- quième année sous état d’urgence, décrété en mars 2022 pour mettre à genoux les deux gangs qui terro- risaient la population. Plus de 90 000 personnes ont été incarcé- rées sans mandat judiciaire ni en- quête préalable, et vivent dans des conditions d’enfermement jugées « inhumaines » par l’ONG Human L’IVG est interdite depuis 1998 dans le pays, même en cas de viol et de risque de mort pour la femme enceinte Rights Watch dans un rapport pu- blié le 12 novembre 2025. Au moins 495 détenus sont décédés, parmi eux, un nombre inconnu d’inno- cents pris dans les filets de la police au moment de rafles dans les quartiers pauvres en 2022. Réélu en 2024 avec 85 % des vo- tes, le président Bukele dispose des pleins pouvoirs : le Parlement, le parquet et le Tribunal constitu- tionnel sont à ses ordres et approu- vent ses décisions et ses réformes constitutionnelles. La dernière, adoptée le 31 juillet 2025, a aboli la limite du nombre de mandats du chef de l’Etat, lui permettant de se représenter indéfiniment. Les ONG et les défenseurs des droits ont toujours été dans le vi- seur du chef de l’Etat, mais, désor- mais, toute rébellion est réprimée par la prison ou l’exil. L’avocate Ruth Lopez est détenue depuis le 18 mai 2024 ; son ONG, Cristosal, a dû quitter le pays, comme les jour- nalistes du média en ligne El Faro, qui ont révélé les accords passés entre les gangs et M. Bukele. p anne vigna Au Soudan du Sud, la crainte d’une guerre civile Deux tueries à caractère ethnique, fin février, ont fait près de 200 morts sur fond de rivalité entre le chef de l’Etat et son ancien vice-président Le pays traverse sa plus grave crise sécuritaire et humanitaire depuis 2018.