La deuxième génération d’écrivains maghrébins de langue française Après plus de cent dix ans de présence française au Maghreb, un certain nombre d’indigènes issus de l’école française prennent la plume pour parler d’eux-mêmes. Cette seconde génération d’auteurs est le fruit de plusieurs facteurs culturels et historiques. Nous pouvons les résumer comme suit : - Les facteurs culturels : L’indigène maghrébin n’a pas attendu les années quarante pour se mettre à écrire en langue française. Une première génération d’autochtones a été encouragée à écrire dans la langue du colonisateur. Cette génération est très mal connue car ses productions littéraires posent le problème de l’authenticité. En effet, beaucoup de romans de la première génération sont le résultat d’une écriture mixte où se mêlent le discours de l’écrivain indigène et aussi celui du correcteur français. Nous pouvons ajouter à ce facteur purement littéraire et éditorial, un autre qui semblerait être plus pertinent. Il s’agit tout simplement de la réussite de l’œuvre scolaire française. Tous les auteurs maghrébins de cette époque, malgré la différence sociale, communautaire, religieuse, etc., sont en un mot le pur produit de l’école française, et de la politique de scolarisation des indigènes. C’est ce qui explique que cette filiation se retrouve dans tous les textes de cette période, et qu’il nous semble être impératif de lui consacrer une partie de notre exposé. - Les facteurs historiques : Contrairement aux premiers facteurs, ceux qui ont attrait à l’historique de la nation maghrébine ont touché toutes les castes sociales de cette aire géographique. Nous avons coutume de circonscrire la période qu’occupe cette génération entre deux grands épisodes historiques : les événements du 08 mai 1945 et le déclenchement de la guerre d’indépendance en Algérie en 1954. Cette période correspond, dans l’histoire du Maghreb, à la prise de conscience politique et au renforcement de la revendication d’autonomie dans les grands mouvements nationalistes (le PPA, le PCA, la Ligue des Ulémas,….). Cette deuxième génération d’écrivains maghrébins est celle qui a vu la naissance artistique des auteurs les plus connus (Feraoun, Mammeri, Memmi, Alson, Chraïbi, Sefrioui,…) de cette aire géographique. La production littéraire de ces auteurs, en plus de son nombre, frappe par sa variété et par sa richesse. Mais malgré l’intérêt qu’elle a suscité, la production littéraire maghrébine des années 1945-1954 a subit la même injustice et la même procédure de stéréotypisation que les autres périodes littéraires. Ce dénigrement de l’écriture maghrébine explique les difficultés de nomination et de catégorisation de cette littérature. Le ressourcement culturel 1 Problème de nomination : Si l’on tentait d’observer cette génération par le biais des grands critiques de la littérature maghrébine, nous remarquerons qu’une notion prime. Cette notion est celle de « Littérature ethnographique » ou bien encore celle de « Littérature ethnocentrique ». Cette nomination qui pourrait sembler anodine cache en fait un grave problème de représentativité de cette écriture maghrébine. Cette littérature ethnographique se définit comme étant un discours qui a pour caractéristique de mettre en avant les us et les coutumes d’une communauté de personnes unis par un lien culturel et racial. En d’autre terme, cette écriture s’occupe de représenter en littérature les us et les coutumes d’un peuple (ethnie) ou d’une tribu (communauté ethnique). Cette définition n’a, a priori, rien de bien péjoratif ou d’inexact. Ceci aurait été juste si les mots n’avaient pas cette polysémie qui leur permet d’associer à la définition bien lisse du dictionnaire, une autre usitée véritablement par le commun des gens. Cette appellation pose, selon les cas, deux types de problèmes que nous tenterons de résumer après l’observation des définitions suivantes qui portent toutes deux sur la même notion : La première définition est tirée de dictionnaires usuels : Ethnographie ; spécialité de l’ethnologie (du gr. ethnos , peuple). Cette science s’occupe de l’étude scientifique et systématique des sociétés dans l'ensemble de leurs manifestations linguistiques, coutumières, politiques, religieuses et économiques, comme dans leur histoire particulière. Voyons maintenant une définition tirée d’études spécialisées : «On appelle ethnographie la description minutieuse des groupes sociaux, et plus particulièrement des tribus primitives. Elle tend à présenter des monographies, des relevés à.
peu près complets de tout ce qui concerne une petite collectivité facile à isoler. Elle fournit ainsi les documents, les matériaux de base sur lesquels s’exerce la réflexion de l’ethnologue, qui les utilise de façon comparative et en tendant vers la synthèse.» Tentons maintenant d’appliquer chacune de ces définitions sur le corpus littéraire qui nous intéresse. Si, dans un effort de naïveté, nous considérions la littérature ethnographique comme étant la simple étude de sociétés humaines, le roman réaliste ( celui de Balzac par exemple) ou encore le roman naturaliste (celui de Zola par exemple) mériterait sûrement mieux cette désignation. En effet, une œuvre comme la Comédie humaine n’a, selon les dires de son créateur, d’autres buts que celui de peindre avec le plus de véracité possible la société française. Mais nul, bien sûr, n’oserait traiter le Père Goriot, Germinal de textes ethnographiques ; et nul n’admettra ouvertement que les Parisiens, ou encore les Ch’timis sont des ethnies. D’autre part, il nous paraît très clairement que cette terminologie s’appliquerait à presque tous les textes littéraires car rares, à l’exception peut être des textes de Science Fiction, sont les discours littéraires qui ne peignent pas une réalité sociale ou une représentation sociale de l’homme. Revenons, maintenant, à la seconde définition qui, bien qu’elle rejoigne la première, offre plus de précision sur le corpus qui intéresse « véritablement » l’ethnographie. Cette définition nous dit clairement que le sujet de prédilection de l’ethnographie est les populations primitives. En d’autres termes, la littérature maghrébine de cette période cherche à représenter une communauté primitive (« arriérée » du point de vue de la civilisation) de personnes. Cette définition, la plus usitée des deux, montre bien ce qui transcende d’une telle nomination des écrits maghrébins de cette période. Cette nomination, en plus de rabaisser la littérature des indigènes qui n’a pas grande ressemblance avec la Littérature dans son sens le plus noble, stéréotype tout un peuple qui lutte pour son existence et à qui l’on fait mine de dire : Ne te préoccupe plus de cette être primitif que tu es car la Grande France te civilisera. Utilisé durant la domination française, ce type d’appellation ne choque pas car il est de bonne guerre de rabaisser l’Autre pour le dominer. Mais que cette conception d’une littérature survive à l’indépendance des nations cela montre bien que le procès de stéréotypisation reste toujours d’actualité et qu’il faudra une prise de conscience et un engagement fort des Maghrébins eux-mêmes. C’est pour cette raison que nous adoptons, en remplacement de la notion péjorative de littérature ethnographique, la désignation de littérature du ressourcement culturel. Cette terminologie a l’avantage de ne plus confondre l’espace où se déroule l’intrigue avec l’objectif, le cœur transcendant de ces œuvres littéraires jusque là condamnées (à l’exception peut être de Nedjma de Kateb Yacine) à n’être qu’une carte postale de ce Maghreb- Français. 2 L’être culturel et le ressourcement ethnologique Il est bien évident, à tous ceux qui ont feuilleté des romans de cette période, que leurs auteurs ont choisi de situer leur discours dans un terroir. Cette recherche n’est pas seulement un effet de style mais elle est pour ces auteurs une nécessité car il s’agit pour eux d’une question existentialiste. Leur œuvre est une manière de répondre à cette terrible question : QUI SUIS-JE ? Cette question, comme tous les questionnements existentialistes, ne se pose pas seulement à un niveau personnel. La réponse, si réponse il y a, ne saurait être que collective. Cette nécessité du rattachement s’explique tout simplement par le fait que l’Homme ne se voit qu’à travers la conception que lui renvoie l’Autre de lui-même. C’est le « Tu es un lâche parce que je le veux » de Sartre. En effet, c’est au prix d’une prise en charge collective des angoisses individuelles mais aussi sociales que l’Homme réussira à se dire dans toute sa vérité, vérité toute subjective mais ô combien absolue. C’est ce qui explique ce double mouvement diégétique qui pousse l’auteur à parler des autres (les membres de sa famille, de sa tribu,…) afin de se définir et au même moment de mettre en scène son être d’écrivain afin de légitimer la culture des siens. C’est pour cela que l’auteur tente, avant toute chose, de se définit principalement comme Sujet Culturel qui est le prolongement d’un peuple, de coutumes, de valeurs,…. Mais les choses ne sont pas si simples pour ces écrivains car au problème de la représentation qui est l’un des plus pertinents en littérature, va s’ajouter un autre problème issu de l’affrontement des visions qui suit l’action colonisatrice. En effet, l’écrivain maghrébin a un statut particulier car il est à la fois le sujet et le symbole d’une culture mais aussi d’une acculturation. Cet être issu de cet affrontement se retrouve avec une double appartenance culturelle et linguistique. D’un côté, il s’est imprégné de la culture de l’Autre (le colonisateur), et d’un autre côté, il a le sentiment d’être le garant d’une culture première qui fut celle de ses ancêtres..